Horizon 2060

Préparer aujourd'hui
le monde de demain

Avant-Propos

Avant d’entrer dans le sujet, il n’est peut-être pas inutile de préciser quelques points.

la question des données chiffrées

Avant d’être économique, le monde est d’abord physique : les ressources nécessaires à l’économie et à la démographie sont des terres fertiles, des ressources minières, de l’énergie et des écosystèmes qui absorbent les déchets et régulent le climat. En théorie, il s’agit d’éléments tangibles et dénombrables (Ha de terres arables, barils de pétrole, etc) : en fait il n’en est rien, on est loin de savoir exactement leurs quantités totales.

Trois raisons au moins expliquent cet état de fait :

les données chiffrées sont rassemblées et traitées par des services spécialisés parfaitement compétents, mais qui n’en sont pas les producteurs réels ; ceux qui les produisent sont des entreprises, des organismes, des individus, des administrations, etc., dont la raison d’être est tout sauf de produire ces chiffres, qu’ils sont tenus de fournir mais qui ne leur servent à rien, qui leur donnent un travail dont ils ne voient pas l’intérêt, car cet intérêt est lointain… Les chiffres doivent être littéralement arrachés à leurs détenteurs, homogénéisés, traités, et ont donc toutes les raisons de ne pas être strictement exacts ;
les données chiffrées peuvent aussi représenter des enjeux économiques ou politiques particulièrement stratégiques, et être carrément manipulées (cf. par exemple les réserves de pétrole).
et il arrive que des grandeurs physiques soient exprimées par leurs prix ou des variations de leurs prix, alors que ceux-ci sont déterminés sur des marchés obéissant à des règles n’ayant rien à voir avec celles qui gouvernent les quantités physiques. Nombre de grandeurs de l’économie (PIB, indices, etc.) sont des abstractions, reposant fréquemment sur l’hypothèse implicite que le monde physique, et notamment « l’environnement », est infini, donc gratuit.

Ceci pour dire que si ce site n’est pas avare de données chiffrées, censées par-dessus le marché se rapporter à un futur plus ou moins éloigné, elles seront considérées pour ce qu’elles sont, des outils indispensables pour raisonner, pour la plupart construits du mieux possible, mais à prendre pour des ordres de grandeur qu’on espère aussi raisonnables que possible, des indicateurs à manier avec précaution quant aux conclusions qu’on en tire.

la question des sources

Le site est construit sur la « science officielle », celle qui a pignon sur rue ; il ne fait pas état des controverses éventuelles sur tel ou tel sujet : climat, OGM… Ce n’est pas par conformisme, esprit moutonnier, ou ce que l’on voudra : c’est parce que c’est la science officielle qui est « performative », qui a une effectivité dans la marche du monde ; ce site s’intéresse au monde tel qu’il va, à tort ou à raison, et comme il se représente qu’il va.
L’auteur ne nourrit pas d’illusions particulières quant aux rapports officiels ni à leur rapport à la « vérité » ; il sait parfaitement que ces rapports peuvent être de simples commandes politiques à usage de communication aussi bien que le résultat de compromis négociés entre positions plus ou moins antagoniques que de malheureux rapporteurs se sont efforcés de dissimuler le mieux possible ; il sait aussi que dans les processus négociés il ne s’agit pas de vérité scientifique, mais de défendre des intérêts ; mais il sait aussi que parce qu’ils sont officiels, ils engagent, malgré qu’elles en aient, les institutions commanditaires, qui le savent bien.

Il ne nourrit pas non plus d’illusions particulières relativement aux articles scientifiques, sachant bien qu’il s’agit d’un état de l’art à un moment donné, sujet à évolution ou révolution ; les projections, simulations, scénarios présentés dans le site sont à prendre pour ce qu’ils sont : des exercices intellectuels destinés à mettre un peu d’ordre dans notre représentation du monde, mais qui ne font en somme que tirer les conséquences des hypothèses sur lesquelles ils reposent.

Outre les académiques et les « officiels », les sujets abordés sont aussi traités par de nombreux intervenants, structures, O.N.G.… qui produisent aussi des données, des rapports, des études… dont on ne trouvera que très peu mention dans le site, dont l’auteur est ainsi fait qu’il aime bien savoir qui paie. Or c’est la plupart du temps impossible, à tout le moins très difficile ; tous ces intervenants sont prolixes sur leurs buts (toujours généreux), mais très peu sur leurs sources de financement, donc leurs raisons d’être. Là aussi, prudence !

ce qu’est vraiment un taux de croissance

Pour les non-matheux, bien sûr.

Un taux de croissance appliqué à une grandeur signifie que celle-ci va augmenter de manière proportionnelle à la quantité déjà présente ; il s’agit donc d’un phénomène qui s’accélère, alors que nous avons tendance à l’appréhender comme un processus linéaire (c.-à-d. comme si l’augmentation était constante d’une période à l’autre, ne dépendant pas de la quantité déjà accumulée) ; partant d’une même base, les 2 processus donnent des résultats voisins pendant un certain temps (d’où le fait qu’on se représente mal la croissance accélérée -exponentielle), puis les résultats divergent considérablement :

« On a coutume en France de poser une énigme qui illustre un autre aspect de la croissance exponentielle : l’apparente soudaineté avec laquelle une quantité qui croît de façon exponentielle atteint une limite donnée. Supposons que vous possédez un étang. Un jour, vous vous apercevez qu’au milieu de cet étang pousse un nénuphar.Vous savez que chaque jour, la taille du nénuphar va doubler.Vous prenez alors conscience que si vous laissez pousser la plante en toute liberté, elle aura complètement recouvert la surface au bout de 30 jours, étouffant toute autre forme de vie dans l’étang. Mais le nénuphar qui pousse est si petit que vous décidez de ne pas vous inquiéter. Vous vous en occuperez quand le nénuphar recouvrira la moitié de l’étang. En prenant cette décision, combien de temps vous êtes-vous donné pour empêcher la destruction des autres formes de vie dans votre étang ?
Eh bien, vous ne vous êtes laissé qu’un jour ! Le 29è jour, l’étang est à moitié recouvert. Donc le lendemain, après un dernier doublement de la taille du nénuphar, l’étang le sera entièrement. Au départ, attendre le moment où l’étang serait à moitié recouvert pour agir paraissait raisonnable. Le 21è jour, le nénuphar ne recouvre en effet que 0,2 % de l’étang. Le 25è jour, il en recouvre 3 % seulement. Et pourtant, la décision que vous avez prise ne vous a laissé qu’un jour pour sauver votre étang » (Meadows, Meadows, Randers 2012 :59).

Un taux de croissance peut bien diminuer, c’est toujours un taux de croissance qui, rapporté à une grandeur importante produit encore un accroissement sensible de cette grandeur, comme on peut le constater sur la page « Dynamiques démographiques » par exemple, et comme expliqué par (Piketty 2013 :159-60) dans l’encadré ci-dessous.

« Avec 1 % de croissance annuelle, une société se renouvelle profondémentSur trente ans, une croissance de 1 % par an correspond à une croissance cumulée de plus de 35 %. Une croissance de 1,5 % par an correspond à une croissance cumulée de plus de 50 %. En pratique, cela implique des transformations considérables des modes de vie et des emplois. Concrètement, la croissance de la production par habitant a été d’à peine 1 %-1,5 % par an au cours des trente dernières années en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Or nos vies ont été très largement transformées : au début des années 1980, il n’existait ni Internet ni téléphone portable, les transports aériens étaient inaccessibles au plus grand nombre, la plupart des technologies médicales de pointe disponibles aujourd’hui n’existaient pas, et les études longues ne concernaient qu’une minorité de la population. Dans le domaine des communications, des transports, de la santé et de l’éducation, les changements ont été profonds. Ces transformations ont également fortement affecté la structure des emplois : lorsque la production par habitant progresse d’environ 35 %-50 % en l’espace de trente ans, cela signifie qu’une très large fraction de la production réalisée aujourd’hui — entre un quart et un tiers — n’existait pas il y a trente ans, et donc qu’entre un quart et un tiers des métiers et des tâches réalisés aujourd’hui n’existaient pas il y a trente ans.
Il s’agit d’une différence considérable avec les sociétés du passé, où la croissance était quasi nulle, ou bien d’à peine 0,1 % par an, comme au XVIIIe siècle. Une société où la crois sance est de 0,1 % ou 0,2 % par an se reproduit quasiment à l’identique d’une génération sur l’autre : la structure des métiers est la même, la structure de la propriété également. Une société où la croissance est de 1 % par an, comme cela est le cas dans les pays les plus avancés depuis le début du XIXe siècle, est une société qui se renouvelle profondément et en permanence. »

C’est pourquoi les changements surviennent aujourd’hui à un rythme inégalé dans l’histoire. Ils sont avant tout le résultat d’une croissance « exponentielle », de la population comme de l’économie matérielle ; la croissance est le ressort de notre système socio-économique depuis 200 ans. Les politiques n’ont que ce mot à la bouche : ah, si elle revenait, comme tout irait bien… Est-ce bien sûr ?

la courbe logistique

Si une exponentielle croit de plus en plus vite en absolu , en revanche son taux de croissance est constant. Par exemple, si on passe dans le même temps de 100 à 1000, on passera aussi dans le même temps de 1000 à 10 000 ; c’est plus en absolu mais c’est la même chose en relatif (x10 dans les deux cas).
Dans la réalité, sur le terrain, l’environnement exerce une pression sur la croissance des phénomènes, populations ou ressources. Leur courbe de croissance s’écarte donc de la courbe exponentielle à mesure qu’elles augmentent. Tout se passe comme si le milieu freinait la croissance des populations/ressources.

Une modélisation simple est que le taux de croissance n’est pas constant, mais décroît quand la population augmente. La loi la plus simple est une décroissance linéaire du taux de croissance.
On obtient alors un courbe « sigmoïde » (en S) en 3 phases.
Un exemple est donné ici comparant avec l’exponentielle (en rouge) . On voit qu’au début, la courbe logistique ressemble à l’exponentielle, mais qu’elle s’infléchit ensuite et finit par tendre vers un plateau (mathématiquement jamais atteint mais la courbe s’en approche très vite et elle devient finalement pratiquement constante).


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« Cette propriété est absolument « naturelle » pour un physicien : (…) quand un physicien tombe sur une équation de type exponentiel, il en conclut immédiatement, et sans discuter : tiens on a un phénomène transitoire qui va s’amplifier un certain temps, jusqu’à rencontrer une limite physique qui le fera stabiliser, ou disparaitre, et qui ne durera pas plus que quelques temps de doublement. Ce n’est même pas concevable qu’il en soit autrement. Très curieusement, il semble que les économistes n’aient pas le même réflexe : ils « pensent  » la croissance comme un état normal, stable, et, a priori, indéfini. Pourtant tout montre que l’économie moderne n’échappe aucunement à ces lois. Même si la croissance a été forte pendant deux siècles, elle n’a duré que quelques temps de doublement – rien d’impossible jusque là – mais ça ne signifie nullement qu’elle puisse être extrapolée à l’infini. »

 

S’il n’y avait que les économistes…!

 

 

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