Horizon 2060

Préparer aujourd'hui
le monde de demain

Nourrir le monde aujourd’hui, un défi mal relevé

INTRODUCTION

À l’échelle mondiale, la situation alimentaire est essentiellement caractérisée par la proportion élevée de la population à la fois sous-alimentée et mal « nutrie », alors même que cette population est largement composée de paysans producteurs. Se faire une idée un tant soit peu réaliste des enjeux alimentaires à l’horizon 2050-60 nécessite de comprendre les déterminants de la situation actuelle, complexe et injuste à la fois : c’est ce qui est entrepris dans cette page. Les perspectives envisageables pour 2050-60 sont traitées dans une autre page de ce site (onglet : « Nourrir le monde en 2050-2060 »).

La situation alimentaire d’aujourd’hui doit être analysée dans le cadre et la dynamique de la mondialisation, qu’à la suite de Lynne Phillips nous définirons comme « un ensemble de processus inter reliés touchant à la circulation internationale des produits alimentaires, à l’expansion des firmes agro-alimentaires transnationales et à la mise en place d’une gouvernance globale de l’alimentation et des problèmes alimentaires » (Phillips 2006 :38).

Les acteurs principaux en sont :

les firmes agro-alimentaires transnationales ayant pour caractéristiques communes d’investir dans l’industrie alimentaire afin de contrôler le système alimentaire (production, transformation et distribution des produits), en se spécialisant (ou pas) dans la production (agro-business), le commerce international ou la distribution locale. Leur activité est caractérisée par des systèmes de production et de distribution flexibles, la recherche constante d’opportunités de profits supérieurs dans des territoires nouveaux et une approche intégrée du commerce international ; ces firmes ont multiplié les flux de produits alimentaires dans un cadre fortement régulé à base de systèmes de plantation, de cueillette et d’emballages normalisés et standardisés, d’une distribution mondiale de fruits et légumes frais, de volaille et de viande industrielles.Cette mondialisation par les firmes, uniformisatrice par principe, a dû, et a su, s’adapter aux habitudes de consommation locales, parce que les produits alimentaires ne sont pas seulement des biens économiques mais des produits chargés de valeurs symboliques et identitaires auxquelles les populations sont très attachées ; cette mondialisation, d’une certaine efficacité pour nourrir une population toujours croissante, a aussi causé, notamment dans les pays en voie de développement, la destruction de certaines bases alimentaires domestiques et une perte de biodiversité due à la monoculture ; à mesure qu’une nourriture importée remplaçait les régimes alimentaires locaux et que se développait l’intégration verticale des processus de production, elle a provoqué, pour beaucoup de petits fermiers, l’accroissement de leur vulnérabilité économique et, pour les populations vulnérables, le maintien de l’insécurité alimentaire (Phillips 2006 :42).


Concentration du système alimentaire dans les pays de l'OCDE

Concentration du système alimentaire dans les pays de l’OCDE
un système de gouvernance global, la production agricole mondiale étant largement orientée par les aides financières multilatérales de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International ainsi que par les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce qui, au-delà des questions tarifaires, débordent sur des normes de qualité, de santé, des questions de droits de propriété intellectuelle, etc.. D’autres organisations internationales ont joué et jouent encore un grand rôle dans la mondialisation alimentaire : la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), à travers l’envoi de ses experts dans tous les pays intervenant activement dans les systèmes agricoles régionaux et nationaux, et l’Organisation Mondiale de la Santé, à travers la promotion d’une alimentation scientifique, en direction des enfants notamment (Phillips 2006), l’ensemble convergent vers la mise en place d’un modèle libéral de gouvernance de l’alimentation.
Ce processus s’est déroulé et se déroule encore dans un contexte où la figure de « la faim » occupe une place importante dans notre imaginaire, entretenue et renforcée par les images de victimes de famines et de malnutrition circulant dans les médias à l’occasion de crises alimentaires particulières.

Nous analyserons la question « le monde va-t-il pouvoir nourrir le monde » à travers le concept de sécurité alimentaire : il s’agit en effet du concept retenu par les instances internationales lorsqu’elles ont à traiter des questions alimentaires, et de crises alimentaires notamment ; il sert de base et de référence aux politiques que nombre d’États mettent en oeuvre sur ces questions.
Cette approche conduit à traiter la question de l’alimentation du monde non seulement sous l’angle, agronomique, de la disponibilité alimentaire, mais aussi sous les angles – économique, sociologique et politique – de l’accès des personnes à l’alimentation, de la qualité de cette alimentation et de sa stabilité dans le temps.

Seront successivement examinés : l’origine et le contenu du concept de sécurité alimentaire ; comment cette sécurité est assurée actuellement ; comment expliquer la persistante insécurité alimentaire à l’échelle mondiale.
Savoir si les ressources en terres et les rendements attendus permettront de nourrir le monde en 2050-60 est examiné dans l’onglet « Se nourrir en 2060 ».

I ORIGINE ET CONTENU DU CONCEPT DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Le concept de sécurité alimentaire a émergé à travers la reconnaissance internationale du problème de la faim, qui remonte aux années 1930 et fut suivie de la création de la F.A.O. (décidée en 1943, effective en 1945), dont l’un des buts est de « libérer l’humanité de la faim ». Depuis lors, plusieurs déclarations internationales faisant référence à cette question ont été adoptées, dont :

la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) stipulant que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation » (article 25) ;
le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966), ratifié par près de cent cinquante États, qui proclame « le droit fondamental qu’a toute personne d’être à l’abri de la faim » (article 11) ;
la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, signée par près de 190 pays lors du Sommet mondial de l’alimentation en 1996, qui réaffirme « le droit de chaque être humain d’avoir accès à une nourriture saine et nutritive » ;
les « Objectifs du millénaire pour le développement », en 2000, préconisant une réduction de moitié de la proportion des personnes souffrant de la faim entre 1990 et 2015 (Roudart, Économie et politique alimentaires – Sous-alimentation et
malnutrition dans le monde in Encyclopaedia Universalis).

I 1 DÉFINITION, INTÉRÊT ET LIMITES DU CONCEPT DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

I 1 1 Définition

La définition de la sécurité alimentaire promue par la FAO et la communauté internationale est la suivante : « la sécurité alimentaire, aux niveaux individuel, familial, national, régional et mondial, existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ».
On peut faire remonter l’idée même de sécurité alimentaire à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (Maxwell 1992:6), qui a reconnu le droit à l’alimentation comme un élément central du niveau de vie ; la définition qui en est maintenant donnée s’est élaborée lentement, au fil du temps et des problèmes rencontrés, reflétant la complexité des questions techniques et politiques rencontrées (Clay 2002 :1).
Jusque vers 1970 en effet, la question était focalisée sur la disponibilité physique de la nourriture (et de manière moins prégnante sur celle de la stabilité des prix des produits de base), en réaction aux crises alimentaires et aux famines de l’époque. Les négociations internationales, le succès de la « Révolution verte » en Asie, mais pas en Afrique, l’évolution du commerce mondial, etc., ont mis en évidence le rôle important, voire critique, du comportement des personnes vulnérables et celui de leurs revenus dans le développement des crises alimentaires.
Ce sont les travaux « canoniques » d’Amartya Sen(1) qui ont mis en évidence que la capacité des personnes à mobiliser des ressources pour l’obtention de nourriture était aussi importante que la disponibilité physique de cette même nourriture. La faim et la sous-alimentation qui sévissent dans de nombreux pays ne sont pas dues au manque de nourriture mais doivent beaucoup à l’inégalité de la distribution des ressources et de l’accès à la nourriture. L’élimination de la faim n’exige pas qu’un accroissement de la production alimentaire, mais des moyens d’améliorer l’accès des pauvres aux ressources permettant de se la procurer.

Évolution des concepts officiels de la sécurité alimentaire

selon (Clay 2002 :2) :

« La sécurité alimentaire a été définie dans les Actes du Sommet mondial de l’alimentation de 1974 comme :

« la disponibilité à tout moment des approvisionnements alimentaires mondiaux adéquats en produits alimentaires de base (…) pour maintenir une expansion régulière de la consommation alimentaire (…) et pour compenser les fluctuations de la production et des prix » (ONU 1975).

En 1983, la FAO a élargi son concept afin d’inclure un troisième volet :

«Veiller à ce que toutes les personnes à tout moment aient un accès physique et économique à la nourriture de base dont ils ont besoin.  » (FAO, 1983).

Dans un rapport influent de la Banque mondiale (1986), « la pauvreté et la faim », le concept de sécurité alimentaire est explicité en ces termes :

«L’accès de tous à tout moment à une alimentation suffisante pour mener une vie saine et active».

Le Sommet alimentaire mondial de 1996 a adopté dans son Plan d’action une définition encore plus complexe :

«La sécurité alimentaire, aux niveaux individuel, du ménage, national, régional et mondial [est atteinte] quand toutes les personnes ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active » (FAO, 1996a).

Cette définition est encore affinée dans « l’État de l’insécurité alimentaire 2001 » :

«La sécurité alimentaire [est] une situation qui existe lorsque toutes les personnes ont, à tout moment, un accès physique, social et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. » (FAO, 2002).

Cette définition a établi les quatre piliers de la sécurité alimentaire : disponibilité; accessibilité; qualité; stabilité. Ces « piliers » sont hiérarchisés, la disponibilité de nourriture étant une condition nécessaire, mais pas suffisante pour en assurer l’accès à tous, qui est à son tour nécessaire mais non suffisant pour en garantir une utilisation efficace, laquelle ne permet pas en soi d’assurer la stabilité de la sécurité alimentaire au fil du temps :

La disponibilité physique de nourriture peut être réalisée soit directement par l’agriculture de subsistance ou l’exploitation d’autres ressources naturelles, soit indirectement par l’achat de vivres, ce qui suppose un système efficace de distribution, de transformation et de transport des aliments des lieux de production aux endroits où ils sont nécessaires, en fonction de la demande; comme elle ne garantit pas l’accès universel à « une nourriture suffisante, saine et nutritive», sa mesure seule ne suffit pas pour vérifier l’état de la sécurité alimentaire.
l’accès économique et physique à la nourriture : une quantité de nourriture suffisante au niveau national ou international ne garantit pas que toutes les personnes puissent y accéder ; encore faut-il que les conditions du marché, de prix, de ressources, leur permettent d’en disposer effectivement ; l’accès est plus étroitement lié au concept de bien-être de l’individu ou du ménage des sciences sociales : il réfère à l’éventail des choix alimentaires ouverts aux personnes, compte tenu de leurs revenus, des prix pratiqués et des arrangements formels ou informels grâce auxquels ils peuvent accéder à la nourriture.
Il renvoie à l’aspect demande de la sécurité alimentaire, et se manifeste au moment de la distribution alimentaire inter et intra-ménages, souvent inégale, et dans les préférences alimentaires, qui reflètent les normes socio-culturelles définissant quels aliments sont conformes aux goûts et valeurs d’une communauté.
L’accès met également en exergue les risques assurés et le recours aux mécanismes visant à atténuer les effets des chocs négatifs, tels que les périodes de chômage, des hausses de prix ou les perte de biens de subsistance pour les producteurs. À travers la « lentille » de l’accès, ce sont les relations étroites de la sécurité alimentaire et de la pauvreté, de la perte éventuelle des droits sociaux, économiques et politiques, qui apparaissent.
Mais parce que l’accès est un concept par nature multidimensionnel, sa mesure est particulièrement difficile.
une certaine qualité de la nourriture : il faut que les aliments obtenus répondent à des critères minimums de sécurité sanitaire (qu’ils ne soient pas frelatés, qu’ils ne proviennent pas d’environnements contaminés et qu’ils soient manipulés dans le respect des règles d’hygiène à toutes les étapes du circuit alimentaire). En outre, l’alimentation ne doit pas seulement libérer de la faim et être saine, elle doit aussi être culturellement acceptable. L’acceptabilité culturelle implique qu’il faut tenir compte des valeurs symboliques attachées à certains aliments et au régime alimentaire et des préoccupations des consommateurs au sujet de la nature des réserves disponibles ;
la stabilité dans le temps : enfin, la stabilité renvoie à la sensibilité des individus à l’insécurité alimentaire en raison d’interruptions dans la disponibilité, l’accès ou l’utilisation. La stabilité conduit à la distinction entre insécurité alimentaire chronique et transitoire ou aigüe. L’insécurité alimentaire chronique reflète un manque d’accès à long terme à une nourriture suffisante, et est généralement associée à des problèmes structurels de disponibilité, d’accès, ou d’ utilisation. L’insécurité alimentaire transitoire ou aigü, en revanche, est associée à une soudaine et temporaire perturbations dans la disponibilité, l’accès ou, moins fréquemment, l’utilisation. Les épisodes les plus graves d’insécurité alimentaire transitoires sont communément appelés «famine», associée à une grave pénurie alimentaire et à la surmortalité.
Stabilité de l’offre et accessibilité des aliments présupposent un environnement approprié, lequel implique une gestion publique et communautaire judicieuse des ressources garantissant la disponibilité d’aliments en suffisance tant pour le présent que pour les générations futures.

A contrario, on peut définir une insécurité alimentaire qui serait « la difficulté à s’approvisionner en denrées de base, en temps opportun, à moindre coût et en tout lieu, selon des critères de quantité et de qualité nutritionnelle et sanitaire établis dans le respect des habitudes locales tout en garantissant une bonne santé » (Janin 2009 :2).
L’insécurité alimentaire est définie comme chronique lorsqu’elle est persistante (les gens n’arrivent pas à satisfaire leurs besoins sur une période de temps soutenue), résultant souvent d’une impossibilité d’accéder à des ressources productives ou financières, et relève de mesures de lutte contre la pauvreté ; elle est dite transitoire lorsqu’elle est temporaire et de court terme, résultant par exemple de conditions météorologiques défavorables, de hausses de prix soudaines, de crises ou de conflits politiques.

En se raffinant et se précisant, le concept de sécurité alimentaire a gagné en richesse mais perdu en simplicité : si la définition en est très largement acceptée par la communauté internationale, les réponses pratiques que celle-ci met en oeuvre se focalisent sur des objectifs plus étroits et plus simples, comme on le verra quand on cherchera à la mesurer. Auparavant, nous ferons le point sur une des conséquences de la montée en puissance de la question alimentaire au plan international : le droit à l’alimentation.

I 2 LE DROIT À L’ALIMENTATION

I 2 1 Le cadre

Les efforts de la communauté internationale depuis la Deuxième Guerre mondiale ont visé, dans un contexte de « guerre froide » et de lutte entre les blocs, à éliminer la faim dans le monde, en dehors du cadre des droits de l’homme. Le Sommet mondial de l’alimentation de 1996 et son suivi ont profondément modifié cette situation. Le sens du droit à l’alimentation a été précisé par les travaux du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDR), du Comité des droits économiques, sociaux et culturels et de la FAO. De meilleurs moyens de donner effet à ce droit ont été mis au point, notamment les Directives volontaires à l’appui de la concrétisation pro-gressive du droit à une alimentation adéquate dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale (Directives sur le droit à l’alimentation).
Aujourd’hui, que chacun ait de la nourriture en suffisance est de plus en plus considéré comme la réalisation d’un droit fondamental de l’homme.

Le droit à l’alimentation est une obligation contraignante pour les 159 États parties au « Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels », adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1966 et entré en vigueur en 1976. Comme pour les autres droits de l’homme, le problème qu’il soulève est de trouver les moyens les plus efficaces de lui donner effet, c’est-à-dire de le traduire en mesures concrètes au niveau national et de rendre les autorités publiques comptables de leur action ou de leur inaction.
En vertu de l’article 2.1 du Pacte, chaque État partie est tenu «à agir, tant par son effort propre que par l’assistance et la coopération internationales, notamment sur les plans économique et technique, au maximum de ses ressources disponibles, en vue d’assurer progressivement le plein exercice des droits reconnus dans le présent Pacte par tous les moyens appropriés, y compris en particulier l’adoption de mesures législatives» . Les instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme n’obligent pas expressément les États parties à reprendre textuellement les dispositions du Pacte dans le droit interne. Il incombe à chaque État partie de déterminer la forme qu’il entend donner à ces dispositions dans son système juridique (Bojic Bultrini 2010 :2).

Le Conseil de la FAO a adopté en 2004 les Directives volontaires à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale (Directives sur le droit à l’alimentation). Ce document recommande l’adoption de diverses mesures au niveau national en vue de créer un cadre permettant à chacun de se procurer son alimentation dans la dignité ou de mettre en place des filets de sécurité adéquats pour ceux qui n’en ont pas les capacités. Les États sont invités à en tenir compte dans la formulation des lois, stratégies, politiques et programmes visant à réaliser le droit à l’alimentation sur leur territoire (Bojic Bultrini 2010 :14).

I 2 2 Le contenu

Les titulaires du droit à l’alimentation sont des individus. Cela signifie concrètement que toute personne doit jouir de ce droit fondamental. Le «droit à l’alimentation» englobe deux normes distinctes. La première découle du droit de chacun à «un niveau de vie adéquat, y compris à une alimentation adéquate» et l’on peut la désigner par l’expression «droit à une alimentation adéquate». La seconde est le droit fondamental de chacun d’être libéré de la faim.
Il y a une différence fondamentale entre ces deux normes.

Le droit d’être libéré de la faim est le seul droit qualifié de «fondamental» dans le Pacte. Il est considéré comme une norme «absolue», le niveau minimum qui doit être garanti à chacun quel que soit le niveau de développement de chaque pays. Il est étroitement lié au droit à la vie. Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) a déclaré que la protection du droit à la vie exige que les États adoptent des mesures positives et considère que les États doivent prendre toutes les dispositions possibles pour réduire la mortalité infantile et accroître l’espérance de vie, particulièrement en luttant contre la sous- alimentation et les épidémies.

Le droit à une alimentation adéquate est un droit beaucoup plus large – il implique l’existence d’un environnement économique, politique et social qui permet à chacun de réaliser la sécurité alimentaire par ses propres moyens. La reconnaissance distincte du droit à l’alimentation en tant qu’élément d’un niveau de vie suffisant et d’un droit fondamental d’être libéré de la faim tiennent compte du fait que la faim et la sous-alimentation ne sont pas dues seulement à l’insuffisance de la nourriture disponible, mais aussi et surtout à la pauvreté, aux inégalités de revenus, aux difficultés d’accès aux soins de santé, à l’éducation, et à l’eau propre et au manque d’assainissement et d’hygiène. Elle souligne l’existence de liens étroits entre le droit à l’alimentation et les autres droits de l’homme.

Alors que la notion de libération de la faim exige que l’État donne de la nourriture à ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter ce dont ils ont besoin pour des raisons qui ne dépendent pas d’eux (âge, handicap, crise économique, famine, catastrophe ou discrimination), le droit à l’alimentation exige une amélioration progressive du niveau de vie qui permettra un accès régulier et égal aux ressources et aux possibilités, de façon que chacun soit capable de pourvoir à ses propres besoins. En temps normal, la majorité des gens réalisent leur droit à l’alimentation essentiellement par leurs propres moyens, en produisant des aliments ou en les achetant. Leur capacité de se nourrir dépend donc de l’accès à la terre, à l’eau et autres ressources productives ou de l’accès à un emploi rémunéré ou à d’autres revenus (sécurité sociale).

Est ainsi établi un droit à l’alimentation qui pose la question de la responsabilité, et donc des obligations, des États en vue de garantir l’accès de chacun à une nourriture adéquate ou aux moyens de se la procurer, et qui pose aussi cette question aux acteurs de la société civile, notamment en matière de coopération, de commerce, d’aide au développement…
Actuellement, les Constitutions d’une vingtaine de pays mentionnent directement le droit à l’alimentation, et celles de nombreux autres font référence au droit à un niveau de vie suffisant, ou à la sécurité sociale, ou à vivre dans la dignité.

II QUELLE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE AUJOURD’HUI ?

II 1 MESURER L’INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE MONDIALE

II 1 1 Mesurer : toujours un enjeu

Mesurer un taux de croissance du PIB, une augmentation des prix, un taux de chômage etc. est toujours un enjeu pour une autorité politique : enjeu de légitimité, enjeu de pouvoir… Il n’en va bien sûr pas autrement avec la sécurité alimentaire.
Le consensus international sur la nécessité d’intervention pour protéger les plus fragiles et stabiliser les Etats nécessite de disposer d’instruments de mesure acceptés. Or, les acteurs concernés (État, organismes internationaux, organisation non-gouvernementale, médias, entreprises privées…) entretiennent des liens complexes et parfois antagoniques. Dans ces conditions, les données chiffrées deviennent des enjeux de négociation et de lutte pour l’orientation des politiques alimentaires et nutritionnelles (Bonnecase 2012 :314) (Janin 2009 :9) :

-les états sont soumis à des types de contraintes contradictoires, savoir « tirer » les chiffres pour aggraver la situation et attirer des fonds, ou au contraire pour montrer qu’ils maîtrisent la situation ;

-les organisations non-gouvernementales peuvent être tentées de faire de la surenchère sur les situations pour attirer les fonds des bailleurs et justifier leur existence ; de bons indicateurs servent alors à lutter, à faire reconnaître une situation d’urgence ;

-le traitement émotionnel de l’information facilite le travail de dénonciation et le procès en responsabilité et … fait vendre !

Définie et conceptualisée comme on sait, la sécurité alimentaire est inobservable en tant que telle. Dans ces conditions, comment la mesurer ? En pratique, les analystes utilisent des mesures de substitution entre les différents niveaux d’agrégation, telles que la disponibilité alimentaire aux niveaux national ou régional, le montant des dépenses alimentaires, l’insuffisance pondérale au niveau individuel, etc.

II 1 2 Différents types de mesure

Toutes les mesures ont leurs défauts. La seule mesure de la disponibilité alimentaire néglige les pertes et l’inégale distribution de nourriture dans une population.
Les mesures d’accès et de disponibilité ignorent généralement la question des micronutriments (c-à-d minéraux et vitamines) dont les déficits affectent un bien plus grand nombre de personnes et sont étroitement liés à tout un éventail de handicaps, de maladies et de mortalité prématurée.

Diverses mesures anthropométriques – tels que les rapports poids/taille, poids/âge ou circonférence du bras supérieur – sont utilisées, en particulier pour les enfants, des mesures d’au moins deux écarts types au-dessous des valeurs de référence mondiales étant interprétées comme le signe de graves problèmes d’émaciation (poids insuffisant par rapport à la taille), d’insuffisance pondérale (faible rapport poids/âge) ou de retards de croissance (taille insuffisante par rapport à l’âge).

« Les analyses normées en matière de sécurité/insécurité alimentaire se trouvent confrontées à la difficulté de devoir rendre compte de situations multiformes, changeantes, aux causes multiples et enchevêtrées.»

« Pour les experts des organisations internationales, nationales et des ONG souvent férus de méthodologies opérationnelles rapides, l’insécurité alimentaire est généralement présentée plutôt comme un résultat donné d’emblée, un phénomène hérité, déterminé par un ensemble de facteurs de risque. (…). Cette approche conduit à proposer des diagnostics descriptifs, énumérant aléas, contraintes et potentialités des systèmes de production et des territoires concernés, s’efforçant de les classifier plutôt que de les hiérarchiser, à défaut d’en dresser des typologies. (…).« Les bilans fournissent une appréciation instantanée des besoins par rapport aux ressources (situations de déficit comme d’excédent), à différentes échelles (domestique, local, régional, national) en fonction de standards établis.

Les indices, index et classes hiérarchisent plutôt de manière agrégée à partir de plusieurs données, l’intensité relative du phénomène observé.
Le « bilan céréalier », réalisé à l’échelle départementale, régionale ou nationale, comptabilise les « entrées »(importations, aides reçues, récoltes produites, stocks) et les « sorties » alimentaires (exportations, consommation)pour une population estimée.
Le « bilan des disponibilités alimentaires » est plus fin : il dresse l’état de la production totale de l’unité agricole de production (de tous les champs, de toutes les cultures et de tous les actifs), diminuée des pertes avant et après récolte, de la part des semences, de la part vendue, de la part donnée et complétée par les achats réalisés, les dons familiaux ou institutionnels reçus.
Les « normes individuelles de consommation » sont généralement exprimées en fonction du sexe, de l’âge, soit en calories journalières, soit en kilos de céréales annuels, nécessaires pour se nourrir.
Le « coping index strategies » (index des stratégies de survie) cherche à évaluer la capacité de réponse d’un individu à une situation de risque et de crise alimentaire. Il dresse la liste des multiples activités (ajustement des dépenses, quête de revenus, vente de biens, nouvelles activités…) en les hiérarchisant et en les pondérant pour aboutir à un score agrégé.
Le « score d’insécurité d’accès alimentaire du ménage », basé sur neuf questions appréciant le niveau d’intensité du problème, mis au point par la Food and Technical Assistance de l’USAID, va dans le même sens.
Quant au « taux virtuel de couverture des besoins alimentaire », il apprécie par un pourcentage le niveau de satisfaction des besoins alimentaires de base d’une population et d’un espace donné. Récemment mis au point, le « Global Hunger Index » (indice global de la faim) vient compléter d’autres index macro-géographiques existants : il combine les proportions relatives de personnes malnutries et d’enfants de moins de 5 ans souffrant d’une insuffisance pondérale par rapport à leur âge et le taux de mortalité infantile. »

« (…) Une autre approche consiste à rechercher les décalages tendanciels, qui sont des processus construits, avec l’idée que l’insécurité alimentaire n’est pas l’expression d’une rupture, mais le produit de dysfonctionnements inhérents au système alimentaire. Ces phénomènes peuvent être observés dans le domaine agronomique (hiatus croissant entre potentialités culturales et ressources produites) ou dans le champ économique (écart entre pouvoir d’achat et prix des denrées). Les outils mobilisés seront moins quantitatifs, plus sensibles à la caractérisation des « modes de vie », des « moyens d’existence », à comprendre le fonctionnement réel de «l’économie alimentaire » et à traduire l’expression des « fragilités multiples » et des formes de « vulnérabilité à l’insécurité » (voir certains documents des ONG, Care, Oxfam, Save the Children, Action contre la faim..(…) ».

« Face à des situations récurrentes d’insécurité alimentaire, experts et décideurs distinguent d’une part, l’insécurité « saisonnière », « conjoncturelle » ou « ponctuelle » et, d’autre part, l’insécurité « durable » ou « structurelle ». La distinction permet de différencier le champ d’intervention de l’urgence humanitaire et de l’aide au développement. Dans ce dernier cas, il s’agit de mettre en place des interventions opérationnelles auprès de groupes-cibles spécifiques — par exemple la mère et l’enfant de moins de 2 ans. En amont, des enquêtes de terrain « qualitatives », rapides et élémentaires, sont menées. Leur but est de connaître les rythmes, goûts, habitudes et connaissances alimentaires des consommateurs afin de formuler une offre de produits mieux adaptés au pouvoir d’achat, attentes et modèle alimentaire des plus pauvres. Parmi les méthodes d’enquête rapide les plus usitées, figurent les RAP (rapid rural appraisal, investigations rapides en milieu rural), les PRA (participatory rural appraisal, diagnostics rapides participatifs), les CAP (connaissances, attitudes, pratiques) dont l’IFPRI ou la Banque Mondiale font un large usage. Les travaux du FANTA Project (food and technical assistance de l’USAID [agence des États-Unis pour le développement international] et de l’IFPRI) visant, quant à eux, à établir des scores prétendument qualitatifs d’insécurité ressentie et perçue, s’inscrivent aussi dans cette mouvance. »(Janin, De Suremain 2012 :10-11).

Chaque État mène bien sûr la politique de collecte de données qu’il souhaite ; mais au plan international, c’est la FAO qui est chargée de la mesure de la situation de la sécurité alimentaire dans le monde, au travers de l’élaboration et de la gestion d’un ensemble de bases de données portant sur la production, la consommation, les échanges internationaux de produits agricoles, ainsi que de la mise en place de systèmes de prévision et de dispositifs d’échanges avec les pays composant la communauté internationale. Et c’est l’indicateur de la FAO qui est utilisé pour suivre la réalisation de l’Objectif du Millénaire pour le Développement (cible 1.9).

II 1 5 Mesurer (l’in)sécurité alimentaire : la méthodologie de la FAO

L’approche méthodologique de la FAO repose sur deux hypothèses de base :
– l’alimentation, dans sa dimension socio-démographique, se résume à l’apport alimentaire ;
– cet apport peut être mesuré par la quantité d’énergie apportée, entendu que la corrélation entre énergie alimentaire et qualité de l’alimentation est réputée être proche de 1.

Au repos complet, un être humain doit consommer entre 1300 et 1700 kcal/pers/jour selon les conditions d’âge, de sexe, de taille et de poids pour maintenir sa température à 37° et ses fonctions vitales en état de fonctionnement : c’est le métabolisme basal. Une activité physique légère nécessite un apport supplémentaire d’environ 55 % du métabolisme de base. Ces valeurs, appliquées aux structures et volumes de population des différents pays permettent d’évaluer leurs besoins en énergie alimentaire minimum , qui s’établissent entre 1690 kcal et 1930 kcal/pers/jour étant données les structures de population en 2005/2007. Ces moyennes étaient plus basses de 40 kcal/pers/jour en 1990/92 et leur augmentation explique en partie pourquoi le nombre de personnes en situation de malnutrition n’a pas décliné depuis 1990/92.
Cette moyenne augmentera à 1840 kcal/pers/jour en 2030 et 1860 kcal/pers/jour en 2050 à mesure que se produiront les changements dans la structure de la population mondiale, changements dus notamment l’augmentation de la proportion des adultes (Alexandratos, Bruinsma 2012 :27). Cette augmentation des besoins en énergie alimentaire minimum signifie que, toutes choses égales d’ailleurs, plus de nourriture par personne sera nécessaire juste pour satisfaire les besoins minimum de la population.

Outre l’apport calorique, l’autre paramètre nutritionnel important est l’apport protéique du régime alimentaire aux plans quantitatifs et qualitatifs. ce dernier doit aussi comporter une proportion convenable d’acides aminés, de vitamines, de sels minéraux et oligo-éléments. On verra plus bas les conséquences des carences en ces éléments essentiels.

Quoi qu’il en soit, pour la FAO la prévalence de la sous-alimentation est définie comme la proportion de la population d’un pays dont la consommation d’énergie alimentaire est inférieure à son besoin énergétique minimum nécessaire (Cafiero, Gennari 2011 :2). Pour la calculer, il faut donc connaître la quantité de nourriture disponible et la rapporter à la norme minimale à satisfaire (en kgcal/personne) ; comme l’accès à la nourriture (donc la consommation) est inégalement réparti dans la population totale (il est très largement fonction du revenu), la consommation alimentaire est, dans un cadre probabiliste, réputée suivre une certaine distribution, log normale en l’occurrence (c’est la loi des « 80-20 » : 80% d’un phénomène étudié est le fait de 20% de la population concernée ; cf. graphique ci-après).
Le problème revient alors à estimer la proportion de la population dont la consommation alimentaire est inférieure à un seuil donné (variable selon les pays en fonction de leurs structures par âge, taille, sexe), sachant qu’elle suit une distribution log normale dont on peut estimer la moyenne et le coefficient de variation.


Distribution théorique de la consommation énergétique alimentaire

Estimation de la disponibilité moyenne : pour chaque produit alimentaire, sont calculés les éléments suivants :

a) sa Disponibilité Alimentaire = Production + Importations – Exportations + Variation des Stocks
b) sa Disponibilité pour l’alimentation humaine = Total Disponibilité Alimentaire – Alimentation animale – Semences – Transformation Alimentaire – Autres Usages – Pertes
d’où l’on tire
c) sa Disponibilité Alimentaire par habitant = (Disponibilité pour l’alimentation humaine /Population)

d’où l’on tire
d) sa Disponibilité journalière par habitant = (Disponibilité annuelle par habitant / 365 )
Ces données sont converties en apports énergétiques de calories, de protéines et de lipides.

Estimation du coefficient de variation : les données sont collectées par des enquêtes auprès des ménages et utilisées pour estimer la distribution des calories selon les spécificités du pays. Le coefficient de variation résume le degré d’inégalité dans l’accès à la nourriture d’un pays et détermine la forme de la courbe ci-dessus, son caractère plus ou moins resserré, etc. Certains pays peuvent avoir des répartitions des calories plus équitables que d’autres, ce qui, si les autres facteurs sont identiques, conduit à un nombre inférieur de personnes sous-alimentées.
A partir de l’ensemble des calories disponibles, du total des calories nécessaires pour une population donnée et de la distribution des calories, on peut calculer le nombre de personnes qui sont en dessous des besoins énergétiques minimum : c’est le nombre de personnes sous-alimentées. Ces chiffres sont alors additionnés pour tous les pays dans le monde.

Evolution de la distribution réelle de la consommation alimentaire.jpg

Evolution de la distribution réelle

II 1 3 Discussion

Des critiques peuvent être formulées à la méthodologie (cf. notamment (Masset 2011 :3) :

L’apport alimentaire ne saisit pas le problème dans toutes ses dimensions : conditions de préparation de la nourriture, qualité générale, combinaison avec d’autres facteurs (sanitaires, notamment) ; cette approche est réductrice, d’autant que l’énergie alimentaire ne rend pas compte de la totalité de l’apport alimentaire : un régime « plus équilibré » peut être préférable à un régime « plus abondant ».
Les bilans alimentaires annuels ne donnent aucune indication sur les différences de régime alimentaire qui peuvent exister entre divers groupes de population qui se distinguent, par exemple, par la catégorie socio-économique, l’aire écologique ou la zone géographique de résidence à l’intérieur d’un même pays.
Les chocs de court terme ou saisonniers ne peuvent être pris en compte.
L’indicateur n’est pas sensible à l’intensité de la sous-alimentation : une dégradation éventuelle de la situation de la population sous-alimentée le laisse inchangé.
L’indicateur reflète un besoin alimentaire pour une activité modérée (et compte quelque 850 millions de sous-alimentés), alors que les populations concernées sont largement engagées dans des activités à besoin énergétique élevé : les chiffres de population obtenus par cette méthode sont un minimum minimorum. En se référant à une activité normale ou intense (sans doute plus proche de la réalité ?), le nombre de sous-alimentés doit dépasser les 2 milliards : cf. graphique ci-après.

Sous_alimentation_et_inadéquation_alim_PVD

Impact de la définition du besoin énergétique minimum sur l’estimation de la faim dans le monde

Part de la population sous-alimentée en fonction du rapport disponibilités alimentaire/besoins alimentaires

Part de la population sous-alimentée en fonction du rapport disponibilités alimentaire/besoins alimentaires

Enfin, l’exactitude de ces bilans, qui sont essentiellement des statistiques dérivées, dépend naturellement de la validité des statistiques de base de la population, des approvisionnements, de l’utilisation des aliments et de leur valeur nutritive. Le champ et l’exactitude de ces statistiques varient beaucoup d’un pays à l’autre.

En revanche, établis régulièrement sur plusieurs années, indépendamment des États et sur la base d’une méthodologie commune, ils montrent l’évolution des disponibilités alimentaires nationales totales, révèlent les changements qui peuvent être intervenus dans les types d’aliments consommés, donc dans la structure du régime alimentaire, et indiquent dans quelle mesure les approvisionnements alimentaires du pays sont dans l’ensemble ajustés aux besoins nutritionnels. Ils conviennent à l’estimation des pénuries et des excédents d’ensemble dans le pays. Ils sont également utiles au développement de projections des besoins futurs de l’approvisionnement alimentaire ou de la future demande alimentaire, à la détermination des objectifs de la production et du commerce agricoles, à l’établissement des relations entre les disponibilités alimentaires nationales, la famine et la malnutrition, ainsi qu’à l’évaluation des politiques nationales de l’alimentation et de la nutrition.

« Pendant sa réunion de 2010, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a demandé à la FAO de réviser sa méthodologie d’estimation de la sous-alimentation afin de fournir des mises à jour qui soient davantage d’actualité et d’incorporer toutes les informations pertinentes, y compris l’analyse des nombreuses enquêtes sur les ménages devenues disponibles ces dernières années. Pour améliorer sa méthodologie, la FAO procédera à plusieurs ajustements, concernant par exemple la façon d’estimer comment la variation de l’accès aux produits alimentaires résultant des fluctuations des revenus et des prix des aliments influence la sous-alimentation. Des travaux sont également en cours pour améliorer l’élaboration des bilans alimentaires. De nombreuses enquêtes sur les dépenses des ménages font actuellement l’objet d’un traitement pour fournir des estimations améliorées de la distribution de la consommation alimentaire à l’intérieur d’un pays. Les mesures de la sous-alimentation effectuées par la FAO seront en outre complétées par plusieurs autres indicateurs visant à mieux refléter les multiples facettes de l’insécurité alimentaire.
Le processus de révision de la méthodologie de la FAO prévoit la consultation d’experts du monde entier. L’Académie nationale des sciences des États-Unis a organisé un atelier en février 2011 à Washington, DC, qui a formulé de nombreuses propositions, à l’instar de la table ronde parrainée par le CSA, qui s’est tenue à Rome en septembre 2011(…) » (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture 2011 :10).

Loin d’être la panacée, les bilans alimentaires donnent néanmoins une image approchée de l’état des disponibilités totales de nourriture dans les pays, image qui peut être utilisée pour des études économiques et nutritionnelles, pour l’élaboration de plans de développement et pour la formulation de projets correspondants (FAO Food and Agricultural Organization of the United Nations 2003 :1-7).

Pour obtenir un tableau vraiment réaliste de la situation alimentaire d’un pays, il faut aussi disposer d’enquêtes de consommation menées auprès des ménages montrant la répartition des ressources alimentaires nationales entre les différents groupes de la population. L’hétérogénéité des modes de collecte, des échelles spatiales et temporelles, entre pays, régions et périodes, ne facilitent dès lors pas la capitalisation de l’information.

 

 

Une nouvelle méthode pour mesurer la faim et l’insécurité alimentaire

Août 2013, Rome – La FAO a démarré des essais sur le terrain pour une nouvelle approche de mesure de la faim et de l’insécurité alimentaire. Cette initiative se déroule dans le cadre d’une collaboration avec la société de sondage Gallup, Inc. Le projet baptisé « Les voix des affamés » repose sur une échelle d’expérience de l’insécurité alimentaire.

Cette nouvelle approche consiste à recueillir des informations sur l’ampleur et la gravité de la faim ressentie par les personnes exposées à l’insécurité alimentaire au moyen d’une enquête annuelle élaborée avec soin, menée en collaboration avec l’institut de sondages Gallup.

Il est prévu d’élargir par la suite l’enquête à 160 000 personnes interrogées dans plus de 150 pays dans le cadre d’un sondage mondial Gallup, et de publier chaque année les résultats actualisés, pays par pays. Ce projet, d’une durée de cinq ans, permettra d’établir une nouvelle norme certifiée par la FAO pour le suivi de la sécurité alimentaire, qui pourrait être adoptée pour le suivi des objectifs de développement mondial et intégrée dans les enquêtes nationales de grande envergure sur les ménages.

Malgré de récentes améliorations, la méthode actuelle de la FAO ne permet pas de dresser un tableau complet de la faim dans toutes ses dimensions. A l’heure actuelle, l’Organisation est en mesure d’assurer le suivi des disponibilités alimentaires à l’échelle nationale, notamment en termes d’apport énergétique potentiel, tandis que le nouvel indicateur mesurera l’accès à la nourriture au niveau individuel et donnera une vision plus claire des expériences personnelles de l’insécurité alimentaire.

Cette nouvelle approche viendra compléter l’indicateur existant de la FAO sur la proportion de personnes sous-alimentées, élaboré pour mesurer les progrès accomplis en vue de la réalisation du premier Objectif du Millénaire pour le développement, qui consiste à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim d’ici 2015. Ce nouvel outil sera le bienvenu, puisqu’il offrira des informations sur toute une série d’aspects caractérisant l’expérience de l’insécurité alimentaire, plutôt que de se limiter aux apports caloriques.

Dans le cadre du projet Voices of the Hungry, des échantillons nationaux représentatifs de 1 000 à 5 000 personnes, selon la taille du pays, seront sélectionnés pour répondre à huit questions portant sur l’expérience de l’insécurité alimentaire par les répondants au cours des 12 derniers mois.

Ces questions sont les suivantes:

Au cours des 12 derniers mois, y a-t-il eu un moment où par manque d’argent ou d’autres ressources:

1. Vous avez craint de vous trouver à cours de nourriture?

2. Vous n’avez pas pu avoir une alimentation saine et nutritive?

3. Vous avez consommé des aliments peu diversifiés?

4. Vous avez dû sauter un repas?

5. Vous avez mangé moins que ce dont vous estimiez avoir besoin?

6. Votre ménage s’est trouvé à cours de nourriture?

7. Vous avez eu faim mais n’avez pas mangé?

8. Vous avez passé toute une journée sans manger?

Ces questions sont formulées de manière à situer les répondants sur une Échelle des expériences de l’insécurité alimentaire, qui distingue trois degrés d’insécurité alimentaire: faible, modérée et grave. Des questionnaires et des échelles similaires ont été utilisés aux États-Unis pour identifier les bénéficiaires de bons alimentaires, et au Brésil pour cibler le programme social Bolsa Familia.

(…) Au lieu de quelques années, le résultat de chaque enquête sera disponible après seulement quelques jours, ce qui permettra à la FAO de prendre un cliché presque instantané de la situation d’un pays au regard de l’insécurité alimentaire. Ce sera aussi la première fois que l’Organisation assumera la responsabilité de la collecte des données. Parallèlement, la FAO aidera les pays à intégrer l’Échelle à leurs programmes d’enquête en cours, afin de les pérenniser.

La FAO est actuellement en discussion avec de potentiels partenaires, dans le but de mobiliser des fonds pour l’ensemble du projet Voices of the Hungry; le projet mené dans les quatre pays pilotes bénéficiera, quant à lui, d’un financement distinct.

 

II 2 LES FAITS : UN ACCÈS (TRÈS) INÉGAL AUX DISPONIBILITÉS ALIMENTAIRES

En termes quantitatifs, il est important de distinguer les disponibilités apparentes des consommations réelles. Les disponibilités apparentes, comme vu plus haut, sont les quantités produites, auxquelles sont ajoutées les importations et l’augmentation des stocks, déduites les exportations, la diminution des stocks et l’estimation des pertes à la récolte. Elles ne tiennent pas compte des pertes et gaspillages postérieurs à la récolte (estimés entre 30 % et 50 % dans les pays développés). Elles ne représentent donc que d’une façon imparfaite la consommation ; ainsi la disponibilité apparente dans les pays développés est de l’ordre de 3 500 à 4 000 kcal/j( alors que les consommations réelles, plus proches des besoins nutritionnels, sont d’environ 2 000 kcal/j). Toutefois, les disponibilités sont les seules données disponibles pour tous les pays du monde et pour chaque année depuis 1960.
En moyenne, il est important de retenir que 57 % des calories initiales ne sont pas consommées (du fait des pertes).

II 2 1 Globalement, une amélioration au cours des 40 dernières années


Différentes estimations les projections de la population sous-alimentée dans le monde

Différentes estimations les projections de la population sous-alimentée dans le monde

Comme le montre l’extrait de tableau ci-dessous, le monde a fait des progrès significatifs d’augmentation de la consommation de nourriture par personne : dans les 35 dernières années celle-ci a augmenté d’une moyenne de 2370 kcal par personne et par jour à 2770 kcal par personne et par jour. Cette croissance a été accompagnée de changements structurels : les régimes alimentaires ont évolué vers plus d’alimentation carnée (bétail), plus d’huiles végétales, etc., s’affranchissant des produits alimentaires de base tels que racines et tubercules. Ces gains ont principalement été effectués par les pays en développement, étant donné que les pays développés avaient déjà atteint de hauts niveaux de consommation alimentaire par tête dans le passé. Pour les pays en développement, le progrès général a été décisivement influencé par les gains importants faits par quelques-uns des plus nombreux d’entre eux en termes de population. Le Mexique, le Brésil, le Nigéria et la Chine comptent pour un tiers de la population des pays en développement et ont une consommation alimentaire par tête comprise entre 2700-3240 kcal/pers/jour, contre 1920-2580 dans les années 70.


Évolution récente de la sous-alimentation dans le monde en développement

Évolution récente de la sous-alimentation dans le monde en développement
Source :

Evolution des disponibilités alimentaires de 1969/71 à 2005/07


Disponibilités par tête en calories alimentaires par périodes et grandes régions du monde

Disponibilités par tête en calories alimentaires par périodes et grandes régions du monde

Entre les années 1970 et 2007, les disponibilités alimentaires sont passées en moyenne de 2 373 à 2 772 kcal/pers.j (par personne et par jour) au niveau mondial, et de 2 055 à 2 772 kcal/pers.j dans le monde en développement. Elles ont progressé dans toutes les régions du monde, mais surtout en Asie de l’Est, Chine notamment, où elles dépassent 2 900 kcal/pers.j ; c’est en Afrique subsaharienne que la progression a été la plus faible. Un des faits marquants est la poursuite de la croissance des disponibilités alimentaires dans les pays développés (en moyenne 3 360 kcal/pers.j), alors qu’elles avaient déjà dépassé 3 000 kcal/pers.j à la fin des années 1960. On estime qu’au-delà de 3 000 kcal/pers.j, une grande partie des calories est gaspillée (obésité), mais la FAO considère qu’une disponibilité moyenne de 3 000 kcal/pers.j est nécessaire pour assurer une véritable sécurité alimentaire (moins de 5 % de sous-alimentés) compte tenu de l’inégalité d’accès à l’alimentation et de la diversité des régimes alimentaires (Leridon, de Marsily 2011 :52-3).


Relations figurées entre niveau de revenu et richesse du régime alimentaire

Relations figurées entre niveau de revenu et richesse du régime alimentaire

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II 2 2 Mais une sous-alimentation persistante

La dernière évaluation de la FAO (FAO 2012) estime l’incidence totale de la sous-alimentation des pays en développement à quelque 852 millions de personnes (14,9 % de leur population), alors que leur consommation moyenne a atteint 2619 kcal par personne et par jour. Cette estimation est significativement différente de celle faite 15 années plus tôt, la moyenne des trois années 1990/1992 étant de 980 millions, et représente une plus faible proportion de la population totale (14,9 %). La moyenne des trois années 1990-1992 est la base utilisée pour les Objectifs du Millénaire visant à diviser par deux la proportion de personnes mal nourries dans les pays en développement en 2015 au plus tard.


Sous-alimentation : tendances dans les régions en développement

Sous-alimentation : tendances dans les régions en développement
Source :

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Les modifications de l’incidence de la sous-alimentation dans chaque pays sont très corrélés :

aux changements des niveaux de consommation alimentaire (kilocalories par personne et par jour), qui tendent à augmenter avec le revenu,
à la différence entre ce niveau et le besoin énergétique alimentaire minimum (Minimum Dietary Energy Requirements -MDER) qui varie avec les changements de la structure de la population (distribution par age, par sexe,…). Comme sinalé plus haut, cette structure a changé durant la période en question avec pour résultat que la moyenne du MDER des pays en développement a augmenté de quelques 40 kcalories par personne et par jour. S’il n’y avait pas eu ce changement, la population sous-alimentée aurait été inférieure de 80 millions de personnes,
et à l’inégalité constatée au sein des sociétés, les sociétés les plus inégalitaires connaissant la plus forte proportion de population sous-alimentée.

Sur les 5,5 milliards d’habitants du monde en développement, 3 milliards, soit près de la moitié de l’humanité, vivent en espace rural ; selon les estimations, 2,5 milliards d’entre eux sont membres de ménages exerçant des activités agricoles et 1,5 milliard appartiennent à des ménages de petits exploitants.


Évolution de la sous-alimentation dans le monde de 1990 à 2012

Évolution de la sous-alimentation dans le monde de 1990 à 2012

Ainsi, beaucoup parmi les sous-alimentés sont des paysans que leur production n’arrive pas à nourrir ; ce paradoxe apparent sera expliqué infra.

II 3 LES CONSÉQUENCES SANITAIRES DE LA SOUS-ALIMENTATION ET DE LA MALNUTRITION

La plupart des personnes vivant dans les pays en développement ne font jamais face à une privation totale de nourriture. Pour elles, la malnutrition est le plus souvent la conséquence d’une alimentation non équilibrée ou inadaptée. En fait, ces pays font désormais face à une double problématique nutritionnelle : d’une part les problèmes persistants de « sous-nutrition » – carences générales ou en micronutriments – et d’autre part l’émergence des problèmes de « surnutrition » qui favorisent les maladies de surcharge métabolique – obésité, hypertension artérielle, diabète, …- ainsi que les maladies cardiovasculaires et certains cancers.
La « sous-nutrition » et la « surnutrition » peuvent se rencontrer au sein d’une même population, d’une même famille voire d’un même individu.
Et la coexistence de cette malnutrition à deux faces pèse lourdement sur la santé et le développement et définit le « double fardeau nutritionnel » (cf. site web (Pôle DFN n.d.)).

a. la carence en iode

À partir de certains seuils et selon les sujets, cette insuffisance cause la formation d’un goitre thyroïdien, une arriération mentale et des cas de surdité-mutité chez les nouveau-nés.
D’importance économique mondiale est la déficience mentale qui abaisse les capacités intellectuelles à la maison, à l’école et au travail.


Les principales conséquences de la malnutrition

Les principales conséquences de la malnutrition en termes de santé

Elle touche plus de 740 millions de personnes, 13% de la population mondiale, les pauvres, les femmes enceintes, les enfants d’âge préscolaire, et pose de sérieux problèmes de santé publique dans quelque 130 pays en développement.
Pourtant, les moyens de l’empêcher ne semblent pas hors d’atteinte : 5 cents US par an et une cuillère à café d’iode pour la protection contre les effets dévastateurs de la carence en iode.

b. la carence en vitamine A

La carence en vitamine A est la principale cause de cécité évitable chez les enfants et augmente le risque de maladie et de décès par infections sévères. Cette carence est un problème de santé publique dans 118 pays, notamment en Afrique et Asie du Sud-Est, qui encore une fois frappe durement les jeunes enfants et femmes enceintes : entre 100 et 140 millions d’enfants sont carencés ; de 250 000 à 500 000 d’entre eux deviennent aveugles chaque année, la moitié mourant dans les 12 mois suivant la perte de leur vue : près de 600 000 femmes meurent de complications liées à l’accouchement dont une grande majorité évitable par la fourniture de vitamine A.

c. l’anémie ferriprive

La carence en fer est le trouble nutritionnel le plus courant dans le monde. Les chiffres sont
impressionnants : pas moins de 4 à 5 milliards de personnes, de 66 à 80% de la population mondiale, peuvent être déficientes en fer ; 2 milliards de personnes sont anémiques, principalement en raison de carences en fer souvent exacerbée par des infections de paludisme et de vers.
La carence en fer constitue un problème de santé publique de proportions épidémiques. Plus subtile dans ses manifestations que, par exemple, la malnutrition protéino-énergétique, elle réduit la capacité de travail des personnes et de populations entières, emportant de graves conséquences économiques et constituant un obstacle au développement. Elle ralentit le développement physique et cognitif, ce qui réduit le rendement scolaire.

d. l’épidémie mondiale d’obésité

Les données épidémiologiques deviennent préoccupantes : l’OMS estime à 400 millions le nombre de personnes obèses dans le monde, soit 7 % de la population mondiale : ce chiffre pourrait atteindre 12 % en 2020 si les tendances actuelles se poursuivent. Des chiffres plus récents estiment à 500 mitions le nombre d’obèses. L’accroissement de l’indice de masse corporelle dans le monde est de 0,4 kg/m par décade pour les hommes et de 0,5 kg/m2 pour les femmes. Dans certains pays, le taux d’obésité s’est accru considérablement entre 1980 et 2008, par exemple de 12 à 30 % en Amérique du Nord (hommes) ou de 20 à 37 % en Afrique du Sud (femmes)(Esnouf et al. 2011 :14).
L’obésité est une maladie complexe, avec de graves dimensions sociales et psychologiques, qui touche pratiquement tous les groupes d’âge et catégories socio-économiques et menace de submerger pays développés et pays en développement. En 1995, on estimait à 200 millions le nombre d’adultes obèses dans le monde. En 2000, il a augmenté à plus de 300 millions. Contrairement aux idées reçues, l’épidémie d’obésité n’est pas limitée aux sociétés industrialisées ; dans les pays en développement, on estime que plus de 115 millions de personnes souffrent d’obésité.
Elle constitue un risque majeur de maladies non transmissibles liées à l’alimentation, dont le diabète sucré, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension et les AVC, et certaines formes de cancer (World Health Organization (WHO) 2012 :12).


Double fardeau de la sous- et sur-alimentation chez les femmes de 20 à 49 ans dans certains pays en développement

Double fardeau de la sous- et sur-alimentation chez les femmes de 20 à 49 ans dans certains pays en développement
e. conclusion

La malnutrition n’a pas seulement pour déterminant l’insuffisance de la consommation alimentaire. La santé et l’hygiène sont deux des autres déterminants fondamentaux des pathologies nutritionnelles comme le retard de croissance des enfants. La qualité sanitaire des aliments joue de ce point de vue un rôle important Si elle s’est considérablement améliorée dans les pays industrialisés, elle reste un problème sérieux dans les pays en développement Dans ces pays, plus encore que dans les pays industrialisés, de nouveaux problèmes apparaissent liés à une insuffisance des contrôles et de la réglementation quant à l’utilisation de certains intrants tels que les pesticides. Les intoxications alimentaires à la mélamine, au borax, aux pesticides se multiplient dans ces pays.
En outre, la malnutrition n’est pas seulement une conséquence de la pauvreté, elle en est aussi une des causes. Le coût économique de la malnutrition est estimé par la Banque mondiale à 2 à 3 % du PIB.

II 4 UN PROBLÈME GRANDISSANT : LE DOUBLE FARDEAU NUTRITIONNEL

Depuis plus de cinquante ans, les travaux réalisés à l’aide des données de la FAO ont permis de mettre en évidence les liens entre développement économique et régimes alimentaires. Des changements de la structure des régimes (baisse de la part des glucides, augmentation de la part des lipides, stabilité de la part des calories protéiques) s’accompagnent d’une augmentation de la consommation des produits animaux lorsque le revenu s’élève. Depuis le début des années soixante, cette tendance s’est confirmée dans les pays développés et elle se généralise progressivement aux pays émergents, dans lesquels elle se caractérise par un rythme de transition très rapide : en quarante ans, les pays émergents ont rejoint les pays développés. Cette évolution pose à la fois des problèmes d’usage des ressources (énergie, terres, eau…) et de santé.

la transition nutritionnelle

définition :

La transition nutritionnelle se présente comme le processus qui lie la transition démographique voir ICI à la transition épidémiologique, celle-ci désignant le changement d’un tableau dominé par les maladies transmissibles à un tableau où prédominent les maladies chroniques non transmissibles (Pôle DFN n.d.). La transition nutritionnelle se réfère au passage d’une alimentation monotone, mais riche en amidon et fibres, faible en gras et d’une vie physiquement active à une alimentation plus diversifiée mais riche en sucres, en graisses animales saturées et en aliments usinés, faible en fruits, légumes et fibres et à un mode vie sédentaire.
La transition démographique explique partiellement le déplacement du fardeau sanitaire vers les maladies chroniques : avec l’amélioration des systèmes de santé publique, de l’hygiène, des conditions de vie, de la production agricole et plus globalement du développement économique, la mortalité infanto-juvénile diminue, les famines disparaissent, les adultes mieux nourris résistent davantage aux infections et l’espérance de vie augmente. La population vieillit et devient de ce simple fait plus à risque de développer des maladies chroniques dégénératives.

L’expérience des pays riches :

Les deux derniers siècles ont vu une transformation fondamentale des régimes alimentaires dans tous les pays riches. Au commencement de cette transformation, la révolution agro-industrielle du XIXe siècle qui a fourni aux populations en même temps que la capacité de produire plus, le revenu pour consommer plus et des produits plus sophistiqués. La modernisation de l’agriculture a joué un rôle pivot dans ce changement. L’application rigoureuse des avancées scientifiques, la mécanisation, les améliorations génétiques et le développement des engrais et pesticide ont permis d’accroître considérablement la production de nourriture en quelques décennies. Leurs effets sur l’alimentation sont spectaculaires : dans les pays développés (et maintenant dans la plupart des pays du monde), la révolution agricole, soutenue puis relayée par la révolution industrielle, a permis un abaissement considérable du coût des calories alimentaires. Les prix relatifs des différents aliments ont été totalement bouleversés, les régimes alimentaires également, avec une nette amélioration de la salubrité des aliments eux-mêmes. Les conséquences positives de cette évolution sont nombreuses, qu’il s’agisse du développement du potentiel biologique, de l’aptitude au travail, de la longévité ou de la qualité de la vie. Les conséquences négatives, avérées et prévisibles, ne sont pas moins importantes (développement du surpoids, de l’obésité, du diabète…). Elles deviennent maintenant des problèmes de santé publique majeurs dont les conséquences économiques ne doivent pas être sous-estimées, en particulier dans les pays en développement (Schmidhuber, Shetty 2005 :1), d’autant que cette même évolution économique a contribué simultanément à une baisse significative des besoins énergétiques alimentaires (baisse de l’activité physique), phénomène amplifié par les modifications de la structure des emplois (tertiaire vs primaire/secondaire) et l’urbanisation (Esnouf, Russel, Bricas 2011 :15).
En effet, la satisfaction quantitative des besoins est recherchée en premier lieu à travers la consommation d’aliments « bon marché », comme les céréales et les tubercules, que viennent compléter les corps gras, puis le sucre et enfin la viande et le lait, au fur et à mesure de l’élévation du niveau de vie. Ces aliments plus « coûteux » se substituent aux premiers dès que la satiété globale est atteinte, accélérant ainsi l’évolution de la structure de la ration alimentaire. « Des corrélations montrent que la croissance du revenu s’accompagne d’une très forte augmentation de la part des lipides (seuls les lipides liés d’origine végétale régressent), d’une baisse de la part des glucides (l’accroissement de la consommation des produits sucrés ne compensant pas la baisse de la consommation des céréales) et enfin d’une stabilité de la part des calories protéiques (la consommation croissante de protéines d’origine animale compensant exactement la baisse de la consommation des protéines d’origine végétale). Ces changements de la structure du régime alimentaire sont directement liés à l’augmentation de la consommation des produits animaux lorsque le revenu s’élève »(Ibid : 30).

Dans les pays en développement

Au début des années 60, la totalité du monde en développement à l’exception de l’Argentine, de l’Uruguay et de quelques petits pays du Moyen-Orient et du Pacifique Sud souffrait d’un substantiel déficit en calories, d’une sous nutrition chronique, et dans certains cas de véritables famines. L’Asie en particulier a été fréquemment frappée par des famines affectant de larges segments de sa population. La Grande famine en Chine en 1958-1962 par exemple pourrait avoir causé environ 30 millions de morts. L’Inde aussi a été affectée par de sévères pénuries alimentaires de même que le continent africain.
Les années 70 à fin 90 ont apporté des changements radicaux dans la situation de nutritionnelle de beaucoup de pays en développement.
Les mêmes facteurs qui avaient initié la révolution agro-industrielle dans le monde développé au siècle précédent ont bénéficié au secteur agricole de certaines parties du monde en développement. La combinaison de variétés à haut rendement, l’expansion de l’irrigation,ainsi que la mécanisation de la production ont accru la nourriture disponible pour les consommateurs dans les pays en développement.

Le déclin rapide des prix en termes réels leur a permis d’aborder des modèles de consommation de nourriture jusque-là réservés aux consommateurs des pays industrialisés disposant de produits intérieurs bruts plus élevés. Aujourd’hui, un consommateur de pays en développement peut acheter plus de calories que jamais auparavant, et plus que les consommateurs des pays industrialisés ont jamais pu le faire avec des niveaux de revenus comparables. En Chine, par exemple, les consommateurs disposent aujourd’hui d’environ 3000 kcal par jour et de 50 kg de viande par an à moins de 1000 $ de revenus par an.

Le mécanisme principal : l’urbanisation

Depuis toujours, la ville est un lieu de concentration, de flux et d’échanges humains et économiques ouvert sur le monde. Dans les pays en développement, l’urbanisation rapide n’obéit pas au schéma de développement des villes des pays industrialisés. La croissance des villes n’est plus fonction du développement économique. Flux migratoires d’origine rurale incontrôlés, absence d’infrastructures pour accompagner la concentration humaine exponentielle et manque de moyens pour une bonne gouvernance urbaine génèrent inégalités et pauvreté.
L’urbanisation, vecteur de la mondialisation, est le principal moteur de l’évolution des styles alimentaires. Mais parce qu’elle concentre inégalités et pauvreté la ville est un terrain propice au développement du double fardeau de la dysnutrition selon un double mécanisme reposant sur :

la globalisation de la distribution de nourriture et l’émergence de supermarchés dans les pays en développement. L’accélération de la transition nutritionnelle est aussi affectée par un changement radical dans les systèmes de marketing et de distribution. L’émergence de supermarchés est au cœur de ce développement, dont l’Amérique latine a pris la tête. Dans les années 90, les supermarchés ont pris la place du commerce de détail, ce qui signifie que les changements structurels dans le système de distribution de nourriture qui avaient pris 50 ans aux États-Unis ont eu lieu en un peu plus d’une décennie en Amérique latine. Cette rapide expansion a été possible seulement parce que les supermarchés sont allés au-delà de leur niche originelle, se sont répandus des aires métropolitaines au milieu rural et ont étendu la base de consommation du niveau moyen aux classes populaires pauvres (Schmidhuber, Shetty 2005 :2-7).
la préparation de la nourriture et l’industrie du fast-food. Les procédés de préparation des denrées alimentaires ont une influence croissante sur les modèles de consommation de nourriture. Les huiles végétales, par exemple, sont d’importantes sources d’acides gras essentiels, mais ne sont pas directement utilisables comme ingrédients ou produits sophistiqués. L’hydrogénation rend possible la conversion des huiles fluides en margarines tartinables, mais le processus de passer des acides gras insaturés aux acides gras non essentiels est potentiellement dangereux. Autrement dit, l’évolution générale vers des farines de grain raffinées a un impact direct sur les apports nutritionnels, particulièrement là où le blé et le maïs sont des aliments de base. La farine raffinée a une meilleure digestibilité mais une moindre teneur en fibres digestes, minéraux et vitamines. La production de farine blanche a peu de sens d’un point de vue nutritionnel puisque sa production entraîne des pertes de protéines et une diminution de qualité, mais rend la cuisson plus rapide. Depuis les années 50, le pain fait avec de la farine raffinée blanche, aliment dominant des régimes européens depuis des millénaires, a fait irruption dans toutes les parties du monde. La diffusion du pain, en même temps que les ventes d’autres aliments cuits, a été un facteur clé de l’adaptation au régime alimentaire de l’Ouest. Cette tendance devrait continuer, et même s’accélérer, conduite par une internationalisation croissante des systèmes de distribution de nourriture ; comme déjà indiqué, la diffusion des supermarchés et l’urbanisation rapide sont des facteurs majeurs de cette diffusion. Beaucoup de pays en développement consomment non seulement beaucoup de blé mais aussi beaucoup de farine blanche, qui est largement dénuée de fibres de minéraux essentiels et de vitamines.
Typiquement, le citadin des pays en développement est sédentaire. Sa consommation tend vers plus de viande, de sel, de sucre, d’huile, de produits laitiers et de produits industriels transformés. Il se détourne des denrées de base traditionnelles et son apport de fibres baisse en conséquence. Les fruits et légumes, qui sont souvent destinés en priorité à l’exportation, peuvent être coûteux. De nombreux repas sont pris en dehors du domicile.
Divers facteurs affectent de surcroît l’achat de nourriture en milieu urbain : (i) l’insuffisance d’efficacité des marchés alimentaires, avec notamment une trop grande dissémination, une fragmentation des intermédiaires, des problèmes d’espaces de stockage et d’infrastructures routières, conduit filialement à une augmentation des prix au niveau du consommateur ; (ii) les contraintes de temps et de déplacements, en particulier pour les femmes, associées au fait que les plus vulnérables gagnent et dépensent souvent leurs revenus sur une base journalière conduisent les ménages pauvres à effectuer leurs achats alimentaires auprès de petits détaillants de proximité, ne pouvant ainsi pas bénéficier d’économies d’échelle.
L’alimentation de rue. L’alimentation de rue est omniprésente en ville. Parfois de qualité nutritionnelle et hygiénique sous-optimale, elle est néanmoins commode et surtout peu chère. Elle répond aux besoins non seulement des citadins qui travaillent, mais aussi des familles pauvres qui faute de système de cuisson ou de conservation dans leur logement y ont souvent recours.
Plusieurs facteurs concourent à ce développement de l’alimentation de rue. Du côté de l’offre, il s’agit d’une des multiples activités d’auto-emploi que les urbains développent pour s’assurer un revenu financier, et ce secteur est notamment investi par les femmes. S’appuyant parfois sur des réseaux familiaux ou ethniques d’achats des aliments de base et/ou bénéficiant de prix réduits en achetant en gros, les vendeurs réalisent les économies d’échelle que ne peuvent faire les ménages. Cela leur permet de proposer des aliments à un prix souvent attractif. Du côté des consommateurs, même si le coût des aliments achetés dans la rue reste généralement supérieur à celui des ingrédients de base, le gain de temps, le passage à la journée continue pour éviter des frais de transport, l’économie du combustible pour la préparation, l’absence de pertes ou de restes, l’adaptation facile de la quantité aux besoins du ménage autant qu’aux possibilités financières du moment sont autant de raisons qui expliquent le succès de l’alimentation de rue. Il est à noter par ailleurs que si les aliments de rue sont consommés sur place par toutes les catégories de personnes (travailleurs, écoliers, femmes au marché etc.), ils sont aussi de plus en plus souvent servis au sein du ménage.
Le développement de l’alimentation de rue n’est pas seulement à considérer du point de vue économique ou nutritionnel. Ce phénomène témoigne en effet de bouleversements profonds des modes de vie et des relations sociales. D’une société à l’autre, les stratégies de sécurisation alimentaire des ménages peuvent s’appuyer sur des réseaux sociaux élargis ou à l’inverse consister en un repli sur la famille nucléaire. Mais dans tous les cas, on constate une dépendance de plus en plus importante des ménages ou individus en situation de vulnérabilité alimentaire vis-à-vis des filets de sécurité informels, c’est-à-dire s’appuyant sur le capital social, tandis que se dégradent les filets de sécurité formels, représentés ici par les programmes publics d’aide alimentaire ou de soutien à la consommation (Martin-Prével, Maire, Delpeuch 2000 :185).

Ce tableau alimentaire est hautement favorable aux maladies de surcharge. On ne peut cependant occulter le fait que malgré tout l’alimentation urbaine est généralement plus diversifiée que l’alimentation rurale, grâce à une offre alimentaire plus variée due notamment à la diffusion des produits et pratiques alimentaires venant de l’extérieur.

Comment le niveau élevé des prix alimentaires entretient l’épidémie d’obésité

Graphique 2. Prévalence de la dénutrition et de l’obésité dans le monde (%)


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Prevalence obesite denutrition

Source: Données de la FAO pour le taux de prévalence de la dénutrition ; G. Stevens, G. Singh, G. Danaei et al., National, Regional and Global Trends in Adult Overweight and Obesity Prevalences », Population Health Metrics 10 (22): 1–16 (2012).

Notes: Pour la dénutrition, les données de 1990 présentées ici correspondent à celles de la FAO pour la période 1990-92 ; les données pour 2002 correspondent à celles de la FAO pour 2000-02 ; et les données pour 2008 correspondent à celles de la FAO pour 2008-10. La FAO définit la prévalence de la dénutrition ou de la faim chronique comme la situation de personnes dont les apports alimentaires, jour après jour, ne couvrent pas leurs besoins énergétiques minimum. Ces besoins sont d’environ 1 800 kcal par jour (FAO, 2013, Portail sur la faim).

Graphique 3. Prévision de la prévalence de l’obésité dans une sélection de régions.


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Prevision_prevalence_obesite

Source: T. Kelly, W. Yang, C. Chen, et al., « Global Burden of Obesity in 2005 and Projections to 2030 », International Journal of Obesity 32: 1431-37 (2008).
Notes: ALC : Amérique latine et Caraïbes ; ASS : Afrique subsaharienne.

La planète entière est touchée par l’épidémie de surpoids et d’obésité même en période de prix alimentaires soutenus et volatils. La prévalence et le nombre de personnes souffrant de ces pathologies sont en progression constante depuis 30 ans, indépendamment du niveau des cours des denrées alimentaires sur les marchés internationaux. Aussi le surpoids et l’obésité gagnent-ils rapidement du terrain tandis que la sous-alimentation — une autre forme de la malnutrition — est en baisse (figure 2). En 2008, le monde comptait 1,46 milliard d’adultes en surpoids, dont 508 millions d’obèses . Les prévisions même les moins alarmistes annoncent des chiffres effrayants pour les années à venir si rien n’est fait pour endiguer cette évolution : à l’horizon 2030, 2,16 milliards d’adultes pourraient être en surpoids et 1,12 milliard seraient obèses . Ce phénomène touchera toutes les régions et n’épargnera pas des pays comme la Chine et l’Inde.
Avec la persistance de prix alimentaires soutenus et probablement de plus en plus instables, les « mauvaises » calories tendent à coûter moins cher que les bonnes. On le voit avec le phénomène de la malbouffe dans les pays développés tandis que, dans les pays en développement, les ménages pauvres sont contraints de consommer des aliments moins nutritifs sous l’effet de crises récurrentes (alimentaires et autres). De fait, l’épidémie de surcharge pondérale n’est pas l’apanage des pays riches. La moitié de la population mondiale en surpoids se concentre dans neuf pays, soit les États-Unis et l’Allemagne mais aussi la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, le Mexique, l’Indonésie et la Turquie. L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, l’Amérique centrale et du Sud et l’Afrique australe subsaharienne font partie des régions où la prévalence de l’obésité est la plus forte (plus de 25 % de la population adulte).
Jusqu’ici, les pouvoirs publics n’ont apporté qu’une réponse partielle à cette épidémie. Les réactions vont de l’inaction totale à la punition des personnes en surpoids (en imposant, comme au Japon par exemple, des amendes aux employeurs dont les salariés ont un tour de taille supérieur à certains seuils). Plusieurs mesures tentent d’orienter les consommateurs vers des produits alimentaires plus sains : impôts, interdictions pures et simples ou législation contraignante frappant certains aliments et ingrédients mais aussi règles d’étiquetage plus claires sur les produits alimentaires et campagnes de sensibilisation. Pourtant, rien n’indique que la lutte contre l’obésité fasse partie des grandes priorités politiques de la communauté internationale. Or, les négociations multilatérales en cours pour l’après-2015, date butoir des objectifs du Millénaire pour le développement (parallèlement à la réunion de haut niveau des Nations Unies sur la prévention et la maîtrise des maladies non transmissibles ), offrent une occasion unique pour faire converger des mesures nationales et internationales de lutte contre toutes les formes de malnutrition — des retards de croissance à l’obésité. L’enjeu de cette action concertée et collective est néanmoins colossal : faire en sorte que ce double handicap (triple même, si l’on intègre les déficiences en micronutriments) n’entrave pas les progrès vers plus de prospérité (encadré 1).
Le surpoids et l’obésité sont deux grands facteurs de risque pour le diabète, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension et d’autres pathologies qui sont associées, in fine, à une réduction de l’espérance de vie. Récemment, la revue The Lancet a publié les résultats d’une méga-enquête qui confirme qu’un indice de masse corporelle (IMC) élevé est un facteur de risque majeur de décès et de handicap. L’obésité et le surpoids ont des coûts économiques considérables, en augmentant les dépenses de santé et l’absentéisme, en réduisant la productivité au travail et les performances scolaires et même en renchérissant le prix des transports. Aux États-Unis, la seule prise en charge médicale des pathologies liées à l’obésité coûterait au pays 190 milliards de dollars par an.
Divers facteurs — la culture, le mode de vie contemporain, la publicité ou le développement du métabolisme dans la plus jeune enfance — expliquent en partie cette évolution tout comme la pauvreté. Depuis longtemps, pauvreté rime avec mauvaise santé dans les pays riches. Mais des données récentes révèlent une prévalence élevée de personnes en surpoids dans les pays moins riches dans toutes les couches de la population, les riches et les pauvres. Quoi qu’il en soit, les disparités socio-économiques de cette prévalence au sein d’un pays et entre pays sont importantes. Les données montrent aussi que jusqu’à un revenu par habitant de 5 000 dollars, l’IMC grimpe rapidement, pour plafonner avec un revenu situé entre 12 500 et 17 000 dollars. Au-delà, il commence à décliner de manière proportionnelle à la part de l’alimentation dans les dépenses du ménage et à la part des citadins dans la population totale « Rethinking the ‘Diseases of Affluence’ Paradigm: Global Patterns of Nutritional Risks in Relation to Economic Development, » PLOS Medicine 2 (5): 404-12 [2005]).

Source : Banque mondiale

II 5 LA CRISE ALIMENTAIRE

Les crises alimentaires peuvent être de subsistance : apparition de pénuries, conjoncturelles mais relativement prévisibles touchant des espaces et des populations rurales aux récoltes céréalières amoindries par la sécheresse, les attaques de criquets, l’épuisement des sols et la pauvreté produisant en réponse des actions ciblées : amélioration de la production agricole par l’irrigation ou augmentation des revenus par la diversification d’activités, décapitalisation, emprunt, migration de détresse. Elles peuvent être aussi plus difficiles à appréhender : pendant des années, individus et familles sont confrontés à une accumulation de difficultés économiques et sociales (chômage, endettement, hausse des prix, manque de capital, enclavement, carences, etc.) qu’ils doivent combattre avec peu de moyens. Pour y faire face, ils ne peuvent compter sur leurs proches, eux-mêmes précarisés, tandis que les « projets » des intervenants extérieurs restent limités et circonscrits dans le temps. Ils sont donc très vulnérables à tout nouveau choc (perte d’un actif, maladie, hausse des prix). Ce type de crise touche plus fortement les populations citadines précarisées. Les réponses sont généralement plus tardives et souvent « parasitées » par des choix politiques ou technocratiques (Janin 2010 :8).

Les filets de sécurité
Les mesures destinées à favoriser l’accès direct aux aliments ont plus de chances d’être efficaces si elles s’inscrivent dans le cadre de programmes plus généraux connus comme filets de protection sociale. Ces filets de protection comprennent notamment des transferts de revenus destinés aux personnes se trouvant, de façon chronique, dans l’incapacité de travailler en raison de leur âge ou d’un handicap, ainsi que celles qui sont touchées, de façon provisoire, par des catastrophes naturelles ou par une récession économique. Il existe diverses options:

Des programmes d’alimentation directement ciblés, notamment les repas scolaires, l’alimentation de femmes enceintes et de mères allaitantes, des enfants de moins de cinq ans par le biais des centres de santé primaires, les soupes populaires et les cantines spéciales.
Des programmes de vivres contre travail, qui ont pour but d’apporter un soutien aux familles tout en développant des infrastructures utiles tels que des mécanismes d’irrigation à petite échelle, des routes rurales, des constructions d’écoles et de centres de soins de santé ruraux.
Des programmes de transfert de revenus: argent liquide ou en nature, coupons alimentaires, rations alimentaires subventionnées et autres mesures ciblées sur les ménages pauvres (FAO (Food and Agricultural Organization of the United Nations) 2008 :2).

II 5 1 Un cadre d’analyse qui évolue pour être plus efficace

Les famines ont longtemps été considérées comme des événements exceptionnels déclenchés par des causes externes et susceptibles d’être résolues par des solutions techniques, et cette conception a longtemps obscurci les processus sociaux sous-jacents aux crises : non pas absence de disponibilité alimentaire, mais impossibilité d’accéder à la nourriture (Sen) par pauvreté. Elles sont maintenant considérées comme des processus socio-économiques de long terme qui accélèrent la dégradation des groupes les plus vulnérables d’une société au point où leurs modes de subsistance ne deviennent plus tenables (Baro, Deubel 2006 :522-23).
S’en est suivi un glissement des analyses de type « d’abord procurer la nourriture » à des analyses centrées sur l’examen des modes de vie et de leur caractère durable débouchant sur la prise en compte de la vulnérabilité : il s’agit de prendre en compte non seulement les facteurs environnementaux (sécheresses par exemple) mais aussi les différences de pouvoir entre classes, groupes ethniques et les luttes pour la terre et les ressources, ce qui permet en théorie la prévision des risques de crise futurs. Mais l’exercice est difficile, du fait de multiplicité des échelles d’analyse qui ne permet pas d’agrégation des données et de la complexité des systèmes impliquant différentes combinaisons de variable à travers l’espace et le temps.
« La vulnérabilité doit être considérée comme étant la capacité différenciée d’un individu ou d’une famille à endurer des stress de toute nature, à les contourner éventuellement et à réagir en mobilisant des ressources matérielles, sociales ou symboliques, à court comme à plus long terme. Elle peut être transitoire ou posséder une dimension plus structurelle » (Janin 2007 :356).
Pour la mesurer, il existe différentes méthodes reposant sur des enquêtes auprès de la population (par exemple « Systèmes d’alerte précoce » (FEWS NET) sous l’égide de l’Agence des États-Unis pour le Développement International (USAID), ou l’analyse de l’économie des ménages (AEM) de certaines ONG : Save The Children, Action Contre la Faim notamment.
Selon ces approches, la nourriture n’est pas le seul besoin de base : la participation politique, l’éducation, le logement, l’intégration sociale sont aussi importants. Chaque ménage peut avoir plusieurs sources de « capacités », qui ensemble constituent son mode de subsistance ; le risque de rupture de ce mode de subsistance détermine le niveau de sa vulnérabilité au revenu, à la nourriture, à la santé… Les ménages sont en sécurité quand ils peuvent acquérir, protéger, développer, échanger et bénéficier d’actifs et de ressources.

II 5 2 Mais la crise ultime est toujours possible

Sylvie Brunel souligne que les famines contemporaines résultent principalement de l’action de l’homme, soit parce que le processus d’assistance n’a pu être déclenché, soit parce qu’il a été volontairement bloqué : il n’est pas de lieu où on meure de faim en permanence ! (Brunel 2002 :28).
En effet, plusieurs réponses à des baisses de disponibilités alimentaires sont possibles : migration, décapitalisation, assistance alimentaire, prédation… et l’enchaînement des causes qui y conduit est long, avec nombre de signes annonciateurs : épuisement progressif des stocks, croissance des prix, apparition de produits de substitution, départ des individus les plus entreprenants, vente de biens d’habitude non commercialisés (bijoux, armes, bétail…), effondrement du prix de ces biens ; de plus, des signes de malnutrition apparaissent chez les plus fragiles (enfants de moins de 5 ans)(Ibid pp32-3)
C’est qu’en fait les famines modernes permettent à des groupes marginalisés d’exploiter à leur profit les mécanismes de la mondialisation : la faim devient un moyen de survie politique, grâce au chantage humanitaire… : des populations sont prises en otage soit pour asseoir une légitimité politique interne par le contrôle de l’accès à l’alimentation (destruction de récoltes, déplacements forcés de populations pour qu’elles soient bien « visibles » de l’opinion publique internationale), soit pour obtenir une légitimité politique externe (en captant l’aide, en devenant interlocuteur obligé des bailleurs de fonds internationaux et des ONG), soit enfin pour permettre la reconversion d’un mouvement de guerre en parti politique grâce à la clientèle acquise…
En exploitant la rapidité de circulation de l’information, le poids des opinions publiques, etc., la création de famine relève d’une logique marchande comme une autre (Ibid p42).
Au total, les formes que pourrait prendre la gestion des crises devront sans doute évoluer dans un contexte de possible raréfaction des excédents agricoles des pays traditionnellement gros exportateurs. Seront de plus en plus interrogés les modes de consommation qui affectent les équilibres sur les marchés internationaux et la sécurité alimentaire. (Esnouf, Russel, Bricas 2011 :14).


Cadre général d'action de la lutte contre l'insécurité alimentaire

Cadre général d’action de la lutte contre l’insécurité alimentaire chronique

Tableau de référence de l’insécurité alimentaire aiguë de groupes de ménages
* Les acronymes présentés dans le tableau de référence pour les méthodologies les plus fréquemment utilisés sont notamment les suivants : HDDS (Household Dietary Diversity Score) : Indice de la diversité du régime alimentaire des ménages, FCS (Food Consumption Score) : Indice de consommation alimentaire des ménages, HHS (Household Hunger Scale) : Echelle de la faim des ménages, CSI (Coping Strategies Index) : indice des stratégies d’adaptation, HEA (Household Economy Approach) : Approche de l’économie des ménages.


Cadre général d'action de la lutte contre l'insécurité alimentaire aigüe

Cadre général d’action de la lutte contre l’insécurité alimentaire aigüe

Cadre général d'approche de l'insécurité alimentaire des ménages

Cadre général d’approche de l’insécurité alimentaire des ménages

Aider, c’est bien, mais c’est tout un art, sinon..:

Le texte qui suit est tiré de la thèse de géographie de (Begin 2008 :102-6)

Quand l’aide déstabilise la société

« L’est du Tchad devient en quelques mois, début 2004, un « humanitaire-land » où une trentaine d’organisations, au-delà des discours sur la nécessité d’une coordination, se livrent une concurrence féroce pour s’attribuer des secteurs d’activités et des « bénéficiaires ». « Quand la vraie guerre s’arrête, la guerre humanitaire commence », plaisante un expatrié, mais c’est à peine une plaisanterie.

Les sommes engagées représentent un enjeu d’autant plus important dans une région aux ressources rares. En 2004, le budget du HCR pour le Tchad est d’environ 100 millions de dollars. Il est diminué de moitié en 2005. Entre le 1er juillet 2005 et le 31 décembre 2006, le PAM livre près de 90 000 tonnes de vivres aux réfugiés soudanais et aux populations de l’est du Tchad, pour un coût de 87 millions de dollars. En 2006, l’Appel Global pour la mise en oeuvre de 43 projets par 17 organisations s’élève à 167 millions de dollars, dont 74 pour le HCR et 44 pour le PAM.
L’utilisation de ces fonds bouleverse la région aidée. Pour les Tchadiens, elle est promesse d’emplois, de marchés, et ils sont nombreux à affluer de toutes les régions du pays vers Abéché, centre des opérations, mais aussi vers Goz Beïda, passée de 7000 à 10 000 habitants entre mars 2004 et mars 2005, ou Hadjer Hadid, où sont arrivés dans la même période 2000 ruraux, 500 agents travaillant pour les organisations humanitaires et environ 600 ouvriers au service d’entrepreneurs venus d’Abéché.

L’accroissement de la demande qui résulte de ces migrations et de la présence d’un personnel expatrié à haut niveau de vie provoque une flambée des prix. Le prix du koro émaillé d’une contenance d’environ deux litres, utilisé comme instrument de
mesure dans le commerce de détail des denrées.
(2)
de mil est multiplié par deux ou trois, et c’est encore plus vrai à proximité des camps où les réfugiés vendent le sorgho qui leur est distribué pour acheter du mil pénicillaire. Les cours de la viande s’effondrent localement là où les réfugiés bradent leurs animaux, et augmentent en ville. Les prix consentis par les organisations humanitaires faussent toutes les règles du jeu. A Goz Beïda, les responsables d’une agence de l’ONU acceptent en 2005 un loyer mensuel de 500 000 FCFA pour une maison. Les autres propriétaires s’alignent.(…)

p103 : Les salaires versés par les organisations humanitaires à leur personnel tchadien révèlent un double déséquilibre. Ils sont à la fois très supérieurs aux salaires locaux – normes internationales obligent – et très inférieurs aux salaires des expatriés travaillant pour les mêmes organisations, conformément à une division du travail au sein de ces organisations. Un chauffeur du HCR est ainsi payé 135 000 FCFA par mois (sans compter les primes pour les trajets jusqu’aux camps et pour chaque nuit passée en dehors de son domicile) dans un pays où un enseignant en gagne à peine 100 000… quand il est payé ! (…)

p105 : Certains ressortissants de la région tirent pourtant remarquablement profit de la situation. Au moment de l’implantation du camp d’Am Nabak, le HCR accepte d’acheter l’eau à Iriba pour approvisionner le camp. Ainsi les trois propriétaires (parmi lesquels le sultan d’Iriba) des jardins à partir desquels l’eau est pompée, dans la vallée du ouadi au nord-ouest de la ville, sont-ils rémunérés 15 000 FCFA par camion-citerne. Ils bénéficient eux-mêmes de motopompes qui irriguent des cultures prolifiques, et se partagent quotidiennement les 120 000 FCFA des huit voyages vers le camp. C’est peu cependant, eu égard à ce que rapporte le transport de la même eau : 170 000 FCFA par voyage, au profit d’entrepreneurs qui justifient ce coût par l’entretien des véhicules, les salaires du personnel et les risques encourus dans le contexte d’insécurité. (…)

p 106 : L’afflux de l’aide affaiblit la présence symbolique et effective de l’État dans l’est du pays. C’est vrai de l’ensemble des projets de développement mis en œuvre dans la région, j’y reviendrai. Mais la débauche de moyens exigée par la « complex emergency » liée à la crise du Darfour depuis 2003 accélère le processus. .
Les agences des Nations Unies (HCR, PAM) rivalisent entre elles pour se donner le maximum de visibilité : un moyen d’assurer leur sécurité (ou de les désigner comme objectifs aux yeux d’individus mal intentionnés !), mais surtout de montrer aux bailleurs en visite ou aux journalistes qu’elles sont bien présentes sur le terrain et qu’elles utilisent à bon escient l’argent de la communauté internationale. Dans les villes où elles s’implantent, cela passe parfois par une appropriation des lieux centraux qui n’est pas sans signification pour la population du pays. »

etc., etc…

III EXPLIQUER L’INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Paradoxe apparent souligné plus avant, ce sont les paysans des PVD qui constituent la majeure partie des mal-nourris de la planète. « C’est parce qu’ils sont pauvres », nous dit-on, et que dès lors ils ne peuvent dégager le revenu pérenne suffisant qui leur permettrait de subvenir à leurs besoins. Oui certes, mais alors pourquoi sont-ils pauvres… ?
C’est ce à quoi cette section va s’efforcer de répondre, en se centrant davantage sur le cas de l’Afrique Subsaharienne, particulièrement concernée par l’explosion démographique attendue, l’échec de la « révolution verte », la crise de la dette, le réchauffement climatique…
Quatre facteurs principaux gouvernent l’accès à la nourriture au niveau global qui nous intéresse : l’accès à la terre, les prix auxquels se vendent et s’achètent les productions agricoles, la productivité du travail agricole et les conditions macroéconomiques dans lesquelles sont insérés les producteurs.

III 1 L’ACCÈS À LA TERRE

III 1 1 contexte

La situation actuelle est le résultat d’une évolution qui s’inscrit dans la longue durée et qui s’est accélérée à partir du dernier quart du XXe siècle. Elle est caractérisée à la fois par une forte croissance de la population, l’intégration à l’économie mondiale, une augmentation significative des surfaces mises en culture, la fragilisation des milieux naturels, une tendance à l’épuisement des sols et des ressources en eau et, enfin, l’extension des superficies occupées par les villes.

« L’idée fréquemment rencontrée d’une disponibilité illimitée de terres en Afrique est un mythe. Les terres font pratiquement toujours l’objet de droits et d’usages spécifiques, construits à l’origine autour du lignage à partir des défriches excessives des ascendants, comprenant des terres utiles ou stériles, des terres cultivées ou en jachère, et auquel les agriculteurs se réfèrent le plus souvent pour garantir leur sécurité foncière. En fait, beaucoup de terres prétendument libres parce que non officiellement reconnues sont utilisées par les populations locales pour leur survie (cueillette, récolte du bois de chauffe, chasse, pâturages saisonniers) ou pour un usage symbolique (forêts sacrées par exemple). Ces usages sont indispensables à l’économie familiale dans les zones arides comme humides. » (Jacquemot 2013 :153).

Dans l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne, on observe un continuum des systèmes fonciers et des régimes d’occupation, des plus informels (occupation sans titre) aux plus formels (propriété garantie par un titre ou un acte dûment enregistré), les dernières décennies étant marquées par une tendance générale à la formalisation de la tenure foncière. L’impact du foncier sur les dynamiques de développement dépend des régimes et des systèmes fonciers propres à chaque pays et de leur articulation, des rapports entre systèmes de droits et, en particulier, du niveau de reconnaissance des droits d’usage, des formes dominantes de gouvernance foncière et, enfin, des différentes fonctions économiques et sociales (potentiellement contradictoires) que remplit le foncier (régulation des rapports sociaux, production, accumulation).

III 1 2 La complexité et les enjeux du système foncier.

L’insécurité foncière peut porter atteinte au droit à l’alimentation en dissuadant le détenteur de droits fonciers d’investir et de mettre en valeur, dans la mesure où il pense qu’il ne pourra garder ses droits d’occupation pendant une période assez longue. En outre, la terre ne peut alors servir de garantie pour obtenir un crédit, une situation qui peut se répercuter sur les disponibilités alimentaires nationales. En sens inverse, l’insécurité foncière peut également mettre en péril la pérennité (écologique) de l’utilisation de cette ressource, sa productivité et, en fin de compte, sa valeur, car le détenteur du droit, ignorant jusqu’à quand il le détiendra, pourra souhaiter en tirer le maximum le plus rapidement possible. Du fait de l’insécurité foncière, le détenteur du droit sera par ailleurs moins enclin à louer la terre, craignant qu’elle puisse ne pas lui être rendue. Une telle situation peut restreindre l’accès à la terre des fermiers, des preneurs de bail ou des acheteurs, et donc in fine accroître l’insécurité alimentaire (Bojic Bultrini 2010 :225).

« Or la complexité des modes de gestion du foncier en Afrique se retrouve dans la coexistence de plusieurs systèmes, du régime coutumier au régime de droit moderne occidental, en passant par différentes règles foncières inspirées du droit musulman par exemple dans les zones islamisées. Plus qu’une opposition, ce pluralisme juridique est une superposition de droits non exclusifs qui coexistent sans lien hiérarchique entre eux, qui génèrent une forme de syncrétisme qui favorise un jeu d’acteurs où chacun cherche à tirer le parti qui lui est le plus favorable.
Nombre d’États ont prétendu éradiquer les coutumes sans pour autant apporter des réponses satisfaisant les attentes tant en matière de développement qu’en termes de sécurité individuelle et collective. La coutume et le droit coutumier ont été trop souvent considérés comme « génériquement » inadaptés ou inapplicables. Pourtant, une grande partie des membres de ces sociétés (très majoritairement en milieu rural) continuent à se reconnaître dans les pratiques coutumières, avançant l’idée que « c’est leur droit » et donc, implicitement, que les règles imposées par l’État ne sont pas entièrement adaptées ou pas de manière satisfaisante » (Jacquemot 2013 :152).

III 1 3 La situation en milieu rural

Le flou institutionnel dans lequel nombre de pays africains maintiennent encore les conditions de tenure des terres provoque un hiatus souvent inconfortable entre les pratiques coutumières de jouissance et les textes régissant les statuts fonciers. Il peut en résulter une insécurité pour les exploitants quand ce ne sont pas des conflits entre de présumés ayant droit : pour un certain nombre de terres, les processus de privatisation en cours commencent à engendrer des phénomènes d’enclosure et d’accaparement du foncier ;  évoque les « agriculteurs du dimanche », fonctionnaires, médecins, avocats, notaires… qui achètent des terres en pourtour des pôles urbains pour théoriquement les mettre en valeur, mais aussi attendre que leurs prix montent si cela s’avère plus rentable que de les exploiter.

En zone rurale, la non-reconnaissance des droits collectifs sur la terre facilite les transferts de terres. Ainsi en Zambie, la loi ne reconnaît que les droits individuels alors que la plus grande partie du territoire est régie selon des règles coutumières qui ne sont pas reconnues. Cette distorsion favorise les achats des acteurs bien informés qui disposent des relations sociales nécessaires et conduit à la concentration des terres et aux inégalités (Durand-Lasserve, Le Roy, PAPAZIAN, THIRION, UKU 2012 :15).

« Une néo-modernité africaine, qui concilierait agriculture familiale et agriculture à forte intensité de capital, est en train d’émerger sur le continent, mais cette dynamique peut être potentiellement conflictuelle. Toutes les observations confirment le processus de marchandisation du sol et le développement d’un marché foncier interne au système coutumier, animé par des individus qui, en se réclamant de la coutume, vendent sur le marché plus de droits que le système coutumier de gestion foncière ne leur en reconnaît. Ces pratiques introduisent des lignes de fracture à l’intérieur des sociétés rurales » (Durand-Lasserve et al. 2012 :34).

Par ailleurs, les droits ne sont pas forcément enregistrés ; cette situation peut permettre aux élites d’accaparer des forêts ou des terres de pâturage contrôlées jusque là par des communautés. Depuis peu, des moyens d’enregistrement ont été mis en place permettant de mieux tenir compte du point de vue de la population quant aux droits existants : ils permettent de délimiter les frontières des terres communautaires et d’établir une structure représentative administrant les droits coutumiers. La difficulté dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne vient de ce que les réformes, quand elles existent, ne sont pas appliquées et que les populations les connaissent mal. Ainsi en Tanzanie, plus de 10 ans après la réforme, seuls 7 % des villages enregistrés ont reçu un titre reconnaissant la propriété communautaire.
L’appropriation inégale du foncier a souvent pour conséquence un inégal accès à l’eau, ce qui engendre des conflits et de fortes résistances de la part des paysans pour entretenir les canaux d’irrigation existants et payer la redevance sur l’eau (Dufumier 2007 :77).

III 1 4 La question du genre

FAO_2010_Terres_Genre
Hommes et femmes parmi les exploitants agricoles, dans les principales régions en développement

« S’il est établi que le fossé hommes femmes présente des caractéristiques différentes selon la ressource analysée et la localisation, on observe, d’une région à l’autre, des similitudes entre les causes sous-jacentes de la disparité patrimoniale entre les hommes et les femmes : en l’occurrence, ce sont les normes sociales qui limitent de façon systématique les options offertes aux femmes. Cela étant posé, quelle qu’en soit la cause ou l’ampleur, la disparité de patrimoine entre hommes et femmes porte atteinte à la productivité agricole des femmes et, de ce fait, comporte des coûts économiques et sociaux de plus vaste portée.
L’abondance des exemples qui illustrent concrètement l’inégalité d’accès à la terre entre hommes et femmes ne laisse aucune place au doute. Dans l’ensemble des régions en développement, on observe de façon uniforme qu’une femme a moins de chances d’être propriétaire ou exploitante de parcelle agricole, moins de chances de pouvoir prendre des terres en location, et que, bien souvent, on ne lui donnera à travailler que des parcelles de moindre qualité ou plus exiguës » (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture 2011 :25).


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Dans la synthèse d’une recherche effectuée au Niger, (Diarra, Monimart 2006 :39) montrent que

« les mutations des systèmes de production agricole, en cours depuis des décennies, se sont accélérées avec une pression foncière qui semble dans certaines zones, notamment au sud, avoir atteint un point de non retour : le morcellement des gandus [unités d’exploitation collective] est tel qu’ils ne peuvent plus être encore partagés pour rester viables. Les premières victimes de l’éviction de la terre sont les jeunes femmes, suivies de près par les jeunes hommes, à des degrés divers qui sont inversement proportionnels à la pression foncière : moins cette dernière est forte, plus les femmes gardent leur accès à la terre et à l’agriculture. L’éviction des femmes de l’accès à la terre s’accompagne parfois de l’éviction des travaux champêtres sur le gandu, leur main-d’oeuvre n’étant plus nécessaire compte tenu de l’exiguïté des champs. Deux cas de figure ont été observés :
« Dans les zones sud, la déféminisation de l’agriculture est en cours et on assiste alors à une dégradation en cascade des conditions de vie des femmes touchées par cette exclusion de la production agricole : réduction de la mobilité par des formes diverses de claustration, restriction des opportunités sociales et économiques, appauvrissement. Ces conséquences négatives se répercutent aussi sur la famille élargie : surcharge de travail et d’obligations pour les mères et grands-mères qui cultivent encore, insécurité alimentaire des enfants aggravée par la moindre diversité de la diète.
« Au nord, aux marges des zones agro-pastorales et pastorales, où des ouvertures de champs (légitimes ou non) s’observent, avec parfois des fronts de colonisation agricole, on observe le phénomène inverse : on assiste à une féminisation de l’agriculture. Les femmes des milieux pasteurs ou agropasteurs (peuhls WoDaabe, touareg/bugagé) qui n’ont pas ou plus de bétail se mettent à l’agriculture, dans des zones de culture des plus aléatoires. Ce phénomène consacre une éviction de fait de la production pastorale, et là aussi, il s’agit d’une féminisation de la pauvreté : seules les femmes des ménages les plus vulnérables cultivent.
« Dans les deux cas de figure (déféminisation de l’agriculture au sud et féminisation de l’agriculture au nord), ce sont les femmes les plus vulnérables qui se trouvent exclues du système de production dominant, là où se concentrent les savoir-faire et les valorisations sociales et économiques. Au sud, l’exclusion des femmes de l’agriculture les empêchera aussi d’accumuler pour investir dans l’élevage ; au nord, les rendements dérisoires des champs atténueront (au mieux) une situation d’insécurité alimentaire chronique, mais ne permettront pas aux femmes d’accumuler pour reconstituer leur bétail. Et dans les deux cas, la réduction de la mobilité des femmes est une conséquence des logiques d’éviction. Autre point commun, ce sont les femmes les moins vulnérables, restées actives dans le système de production dominant, qui sont en mesure de développer des stratégies innovantes d’adaptation aux transformations sociales des modes d’accès. »

III 1 5 Concessions et achats massifs de terres

Les achats massifs de terres sont destinés à la production de produits alimentaires et d’agrocarburants, principalement pour l’exportation. « Ce n’est pas un phénomène nouveau. Par le passé, des terres ont été achetées par des investisseurs étrangers pour produire du riz ou du latex et les fermiers sud-africains achètent depuis des dizaines d’années, sur une plus petite échelle, des terres au Mozambique, en Tanzanie et en Zambie. D’après la Banque mondiale ces achats seraient le fait de trois catégories d’acteurs : les États qui veulent assurer la sécurité alimentaire de leur population (Chine, Inde ou Corée du Sud) ; les groupes financiers, dont les fonds de pension, qui attendent dans le futur d’importants retours sur investissement liés à la hausse du prix ; et les agriculteurs, les groupes agro-industriels ou les commerçants. Entre 2004 et 2008, les investisseurs nationaux sont majoritaires dans ces opérations, sauf au Liberia. Les pays les plus concernés sont, toujours d’après la Banque mondiale, ceux qui ont un fort potentiel de terres cultivables (Éthiopie, Mozambique, Soudan) et ceux où les droits sur les terres agricoles sont les moins formalisés. Des conflits avec les occupants de la terre peuvent surgir dans ce dernier groupe de pays » (Durand-Lasserve et al. 2012 :15).

III 6 Terres et droit à l’alimentation

Les Directives sur le droit à l’alimentation prévoient que les États respectent et protègent les droits des particuliers concernant des ressources telles que la terre, l’eau, les forêts, les pêches et le bétail et ce, sans aucune discrimination. Elles prévoient également que les États mettent en œuvre, dans le respect des obligations en matière de droits de l’homme et des principes du droit, des réformes foncières et autres politiques de réforme, en vue de garantir un accès rationnel et équitable à la terre (Directive 8.1) (Durand-Lasserve et al. 2012 :15).

Conclusion

Accentuer l’évolution des systèmes collectifs de gestion du sol vers des formes totalement privatisées, autorisant la cession individuelle des terres est la recommandation des institutions comme la banque mondiale : l’évolution des régimes fonciers africains doit se faire en direction de droits individuels, absolus et exclusifs. Le but est surtout de favoriser l’éclosion de marchés de titres fonciers le crédit peut alors se mettre en place grâce à la garantie offerte par les droits.
« En vérité, la question fondamentale n’est pas celle du titrement. Elle est celle de la sécurisation foncière. Elle va demeurer critique dans les prochaines décennies (..). Il s’avère que les réformes futures doivent envisager diverses modalités de sécurisation foncière. Le titrement et l’immatriculation ne sont qu’une modalité parmi d’autres. Derrière un discours moderniste, ils présentent souvent le risque des enclosures de l’Angleterre des 18e et XIXe siècle qui vit la fin de droits d’usage, en particulier des communaux et vaines pâtures dont bon nombre de paysans dépendaient, pour le seul bénéfice des gros fermiers » (Jacquemot 2013 :156). Ce qui importe, c’est que les droits établis soient définis avec précision s’agissant de leur contenu, de leur durée et des moyens de les faire respecter, conformément aux principes de la transparence et de la primauté du droit.

III 2 LES PRIX AGRICOLES

Tels qu’ils sont fixés et tels qu’ils évoluent, les prix agricoles pénalise-t-ils structurellement les pays en voie de développement ?
Quand des populations sont obligées de consacrer 80 % de leurs revenus à l’alimentation – au lieu de seulement 10 à 20 % dans les pays industrialisés – les hausses de prix des céréales, du pain et d’autres aliments de base représentent une menace existentielle.

III 2 1 les prix réels évoluent…

…Tantôt à la hausse et tantôt à la baisse. Lorsqu’ils baissent les producteurs ne rentrent pas, ou insuffisamment, dans leurs frais, alors que lorsqu’ils montent les consommateurs sont directement pénalisés. Les prix agricoles sont établis sur des marchés dont les modalités de fonctionnement engendrent une certaine instabilité.


Évolution des prix alimentaires de 1961 à 2010

Évolution des prix alimentaires de 1961 à 2010

Évolution de l'indice des prix réels des produits alimentaires de 1900 à 2010

Évolution de l’indice des prix réels des produits alimentaires de 1900 à 2010

III 2 2 caractéristiques générales des marchés agricoles

Les marchés agricoles sont un ensemble de marchés très différents les uns des autres chacun concernant des marchandises aux propriétés différentes (capacité à être stockées, fongibilité, etc.).
En outre , la demande y est relativement inélastique par rapport au prix : la variation du prix d’un produit agricole (à la hausse ou à la baisse) entraînera une variation moindre des quantités demandées car les produits alimentaires de base sont des biens de première nécessité.
L’offre est peu réactive aux variations de prix et soumise à des aléas (climatiques…) : les producteurs ne peuvent récolter que ce qu’ils ont planté au début de la saison et les stocks sont trop coûteux pour pallier cette rigidité.
Ainsi, le producteur agricole ne peut adapter qu’avec retard son niveau de production aux signaux émis par le marché (en particulier les prix) : le plus souvent, il lui faut attendre une nouvelle campagne de production.

Une des caractéristiques majeures des marchés agricoles mondiaux est également leur étroitesse : par exemple, moins de 20% de la production mondiale de céréales (blé, riz, maïs) feraient l’objet d’échanges sur les marchés mondiaux, le reste étant consommé dans les pays producteurs. En comparaison, la proportion serait d’environ 66% pour le pétrole. Dans ce contexte, en cas de baisse de 5% de la production mondiale de céréales, les pays producteurs privilégient le plus souvent le marché intérieur et prélèvent ces 5% sur les quantités destinées à l’exportation, ce qui a potentiellement des effets très importants sur les prix fixés sur les marchés d’échanges mondiaux. Cela décuple les effets d’une variation de la production d’un grand pays exportateur sur le prix de la matière première agricole concernée.

L‘apparition des investisseurs en capital sur les marchés des matières premières a lié ces derniers à l‘évolution générale des marchés financiers. Des facteurs tels que le niveau des taux d‘intérêt, le goût du risque ou bien les cours des actions influencent désormais les prix des matières premières, et ce indépendamment de l‘évolution de l‘offre et de la demande pour les biens physiques concernés. Cela ne signifie pas que de mauvaises récoltes, une baisse de la production de pétrole ou une augmentation de la consommation de biocarburants n’entraînent pas également des flambées des prix. Mais celles-ci peuvent dans une large mesure être renforcées et prolongées par les opérations des investisseurs financiers.

Sur les marchés destinés au commerce physique, les offreurs et les demandeurs de matières premières se réfèrent aux prix des « futures ». Un producteur de céréales n’aura économiquement aucun intérêt à proposer ses marchandises à un prix nettement inférieur au prix que les futures lui garantissent un ou deux mois plus tard. Il serait également peu judicieux pour un transformateur de céréales d’acheter aujourd’hui des marchandises qu’il sait pouvoir acheter moins cher dans un avenir proche. Les « prix spot », c’est-à-dire les prix pratiqués dans le commerce physique, suivent donc les prix des futures. Quand ces derniers augmentent en raison de stratégies d’investissement liées au marché financier, les prix des denrées alimentaires en sont directement affectés.

« Qu‘il s‘agisse des céréales, de l’huile alimentaire, du lait ou du sucre, les prix des principaux produits agricoles destinés à l’alimentation humaine, constatés sur les marchés mondiaux au printemps 2011, ont au moins doublé, en termes réels, par rapport à leur valeur dix ans plus tôt. Les prix des trois principales céréales, à savoir le blé, le maïs et le riz, ont même augmenté en moyenne de 150 % depuis l‘année 2000. Dans les pays industrialisés, où la part des revenus que les ménages consacrent à l’alimentation est inférieure à 10 % et où le prix des produits agricoles ne représente qu’une part négligeable du prix de vente, cette augmentation n’a presque aucune importance pour la plupart des gens qui ne la remarquent généralement même pas. Ce n‘est pas le cas des quelque deux milliards d‘habitants des pays en développement qui doivent consacrer la majeure partie de leurs revenus à l’alimentation. Pour eux, la hausse des prix engendre de graves restrictions et entraîne bien souvent des maladies ou la mort »(Schumann 2011 :12).

Marchés étroits, offre et demande inélastiques, tous les ingrédients d’une certaine volatilité des prix sont réunis. Il faudra, en effet, des variations importantes du prix pour pallier la relative inertie de l’offre ou de la demande. Quels sont les effets de ces variations ?

III 2 3 Incidence des variations de prix des denrées alimentaires.

a. Au niveau des ménages

Dans les zones urbaines, la hausse des prix pénalise les ménages pauvres car en général il y a peu de productions vivrières dans ces zones et l’alimentation représente une large part de leurs dépenses. Pour compenser la baisse des revenus disponibles, les ménages se lanceront dans de nouvelles activités, vendront des biens ou emprunteront afin de limiter le déclin de leur consommation. Ils réduiront souvent également les dépenses consacrées à la santé et l’éducation et changeront de régime alimentaire pour privilégier les aliments meilleur marché (féculents) aux dépens des aliments riches en micro nutriments tels que le lait, la viande, les fruits et les légumes ; a contrario, une baisse des prix est favorable aux ménages urbains.
Dans les zones rurales, la hausse des prix pourrait contribuer à faire reculer la pauvreté et à améliorer la sécurité alimentaire. Toutefois, la hausse des prix des denrées alimentaires ne devrait avoir des incidences bénéfiques généralisées que dans les pays caractérisés par une distribution relativement équitable des terres, sinon ce sont les agriculteurs ayant les plus gros surplus de production à vendre qui bénéficieront de la hausse des prix, davantage que les autres.

« Dans les bidonvilles, les commerçants s’approvisionnent auprès des grossistes ou de commerce de détail et revendent les produits en quantité plus petite. Ce système met les produits à leur portée mais ils leur coûtent en fait beaucoup plus cher. La majoration de prix était en 2012 de 300 % pour un paquet de graisse à frire et de 140 % pour un paquet de sucres. Un rapport de l’IFPRI montre d’autres mécanismes collatéraux de transmission dans les bidonvilles de Nairobi et note par exemple qu’après une forte hausse des prix des denrées alimentaires, le nombre d’admissions dans les hôpitaux et les centres de santé communautaires des enfants souffrant de malnutrition augmente sensiblement » (Jacquemot 2013 :98).


Évolutions comparées de l'indice des prix agricoles et de la population

Évolutions comparées de l’indice des prix agricoles et de la population

Les hauts niveaux de prix pénalisent les ménages pauvres non pas seulement parce qu’ils sont susceptibles de les faire basculer en dessous du seuil de pauvreté, mais aussi pour leur impact sur leur régime alimentaire et leur consommation de protéines et de micronutriments.
La variation des prix des aliments touche différemment non seulement les divers types de ménages, mais aussi les divers membres du ménage. Ainsi la participation des femmes aux travaux agricoles est considérablement augmentée pendant les crises économiques par exemple si les hommes se sont mis en quête d’un meilleur emploi. La charge de travail supplémentaire qui en résulte comprime le temps dont elles disposent pour effectuer les tâches domestiques et s’occuper des enfants.

b. Incidences macro-économiques.

Sur le long terme, de hauts niveaux de prix pourraient pousser certains pays importateurs à investir dans leur propre agriculture pour réduire leurs importations, voire devenir exportateurs. Ce type d’investissement est capital pour le développement du secteur agricole et le recul durable de la pauvreté et de la sécurité alimentaire (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture 2011 :15)
Quand les prix sont élevés, les pays qui exportent une grande proportion de leur production sont les plus avantagés, tandis que les pays qui importent une grande part des denrées qu’ils consomment ont le plus à en souffrir. Toutefois, les termes de l’échange entrent également en ligne de compte. Par exemple, un pays qui exporte du pétrole ou des métaux pourrait ne pas être obligé d’en produire davantage pour compenser la hausse des prix des produits alimentaires si les prix des produits exportés augmentent plus que les prix des denrées importées.

III 2 4 Les origines et les effets de l’instabilité des prix

C’est bien l’instabilité des prix qui affecte le bien-être des agents économiques. Une forte volatilité des prix brouille en effet les signaux envoyés aux consommateurs et aux producteurs, inhibant l’investissement (seule une augmentation suffisamment longue des prix pourrait être interprétée comme une amélioration de la profitabilité et engendrer ainsi les ajustements et investissements nécessaires) et accroissant de ce fait leur vulnérabilité. De ce fait, l’instabilité est susceptible d’entraver la modernisation de l’agriculture et de générer une instabilité macro-économique.
Le concept d’instabilité des prix renvoie à l’idée que les prix fluctuent beaucoup au cours du temps. L’instabilité des prix reflète des déséquilibres entre l’offre et la demande. Il peut s’agir de déséquilibres réels ou simplement de déséquilibres anticipés (à tort ou à raison) par les agents économiques. Il s’agit en tout cas de déséquilibres de court terme. Les mouvements de prix sur longue période ne relèvent pas de l’instabilité des prix (Galtier 2009 :1).

Trois composantes sont étroitement liées à la vulnérabilité : l’ampleur des chocs, l’exposition aux chocs et la capacité de réaction face à ces chocs (résilience).

L’évidence du concept d’instabilité cache cependant une définition approximative et une estimation subjective (Boutin 2011 :16).

-l’instabilité peut être « naturelle ». Dans ce cas, elle est due à la variabilité de l’offre d’une année sur l’autre du fait des aléas naturels affectant la production.
-l’instabilité peut être importée des marchés internationaux. C’est alors la variabilité du prix de parité à l’importation ou l’exportation qui provoque l’instabilité des prix sur le marché domestique.
-l’nstabilité peut être due à la variabilité des anticipations des opérateurs du marché. Compte tenu du décalage temporel entre les décisions de production les récoltes, les décisions de production (choix de culture et d’itinéraires techniques) se prennent sur la base de prix anticipés. Si les anticipations se font sur l’évolution passée du marché, une instabilité « endogène » peut émerger, l’instabilité des anticipations conduisant à une instabilité des prix, qui renforce à son tour l’instabilité des anticipations. La plupart des spécialistes s’accordent sur le fait que les instabilités importées et endogènes sont appelées à jouer un rôle majeur dans les prochaines années (Galtier 2009 :4).

Evolution du prix céréales locales au Burkina Faso, au Mali et au Niger 2001-2010

« Sur neuf campagnes agricoles au Burkina au Mali et au Niger, on compte six années de crise :
– trois années de crise alimentaire suite à une sous-production due essentiellement aux aléas climatiques et naturels (2002 et 2005 sur les trois pays et 2010, notamment au Niger),
– une année de crise suite à la flambée des prix sur les marchés internationaux (2008),
– deux années de crise par pléthore (2004 et 2007) : la succession de campagnes céréalières excédentaires a entrainé un effondrement des cours, préjudiciable aux producteurs (soit environ 75 % de la population des pays concernés, ne l’oublions pas).
Sur la période étudiée, le prix du mil a subi des oscillations permanentes, allant de 7 000 FCFA le sac de 100 kg à 30 000 FCFA pour le même sac, soit une multiplication par quatre !
L’analyse révèle que la loi de l’offre et de la demande n’est pas le seul principe qui dicte l’évolution des prix de marché, d’autres paramètres économiques et même sociaux entrent en ligne de compte.
On constate que les crises de sous-production entraînent assez rapidement une hausse des prix, non seulement dans le pays concerné mais également dans les pays frontaliers, même lorsqu’ils annoncent des excédents parfois importants. La contagion des crises est très rapide » (Afrique Verte International 2010 :28-9).

b. Se prémunir contre l’instabilité ?

L’instabilité/volatilité n’est pas un problème en soi : des prix instables peuvent ne créer aucun risque, soit que celui-ci ne soit pas perçu, soit qu’il existe un mécanisme d’assurance. Si le risque n’est pas assurable, les investisseurs investissent moins et les producteurs produisent moins, ce qui entraîne que le consommateur est le grand perdant, car une moindre production entraîne des prix plus élevés ; les perdants sont le consommateur et le producteur pauvre : le producteur riche voit dans l’instabilité une opportunité de profit, le pauvre une menace de faillite (Voituriez 2012 :290) ; l’instabilité des prix fonctionne comme une machine à redistribuer vers le producteur riche. Des mécanismes d’assurance sont développés dans certaines régions (OCDE, quelques émergents), mais les ménages pauvres ruraux vivant dans les pays moins avancés n’y ont pas accès. Les pays agro-importateurs sont également perdants. Ils portent le coût du risque, importent l’inflation, augmentent les dépenses de consommation au lieu d’investir. L’instabilité est donc un phénomène économique qui affecte surtout les pauvres .

c. L’instabilité des prix est différenciée

Une variation des prix mondiaux des denrées alimentaires se répercute différemment selon les pays en fonction de leurs caractéristiques.
En moyenne la répercussion de hausses de prix internationaux en Afrique subsaharienne est de 35 %. Au Kenya elle est de 100 %. À Nairobi, les consommateurs au bas de la pyramide sont instantanément pénalisés (Jacquemot 2013 :). Toutefois, selon les pays, les variations de prix internationales ne se transmettent pas totalement aux marchés locaux ; les coûts de transport, la part relative des importations par rapport à la production intérieure, les interventions gouvernementales, etc. modifient cette transmission.
Un phénomène qui peut être à l’origine de fortes variations des prix des produits vendus sur les marchés dans les campagnes des pays en développement, en particulier en Afrique, est connu sous le nom de « soudure ». La soudure correspond à la période qui s’écoule entre l’épuisement des réserves individuelles d’une récolte et la récolte suivante. Pendant la soudure, les agriculteurs sont forcés de se procurer leur alimentation sur les marchés car leurs greniers sont épuisés. Les petits paysans, contraints d’obtenir des liquidités et n’ayant pas de possibilité de stockage satisfaisante, vendent leur récolte au moment où les prix sont le plus bas et sont contraints de racheter « leur propre récolte » pendant la soudure, quand le prix est le plus élevé. Les prix entre période de récolte des périodes de soudure peuvent varier du simple au double (Baudouin, Parlongue 2009 :).

Ce sont alors les commerçants des villes disposant des capacités de stockage nécessaire qui profitent de la situation en achetant le riz des paysans moments de la récolte et en le leur revendant pendant la soudure, réalisant ainsi une importante plus-value. Il s’agit là d’un phénomène local générateur de volatilité.
En même temps, « son contenu varie fortement selon les catégories socio-économiques, les années, les lieux considérés et les méthodes de mesure. La soudure n’a ni la même signification, ni le même contenu pour un éleveur, un agropasteur ou un agriculteur. Elle ne se limite également pas toujours à la période des travaux agricoles et des pluies (de juin à août), l’année alimentaire des ruraux sahéliens étant marquée par des reports et des anticipations. Certaines situations de surplus ou de manque peuvent, de ce fait, rester masquées » (Janin 2010 :182).

III 2 5 La lutte actuelle contre l’instabilité des prix agricoles

Comme le note(FAO 2010 :270), c’est lorsque les producteurs et les consommateurs sont pauvres qu’ils sont le plus exposés à l’instabilité des prix d’une denrée alimentaire de base dominante, car ce type de denrée constitue souvent une large proportion des revenus des petites exploitations ou des dépenses des consommateurs démunis (jusqu’à 70 %). La stabilité des prix est donc un élément important de la protection du bien-être des pauvres et, par voie de conséquence, de la réalisation de leur droit à l’alimentation. Comment est-elle réalisée ?

Durant la période récente, l’idée dominante a été que la stabilisation des prix agricoles n’était pas souhaitable pour deux raisons : elle empêcherait les prix de jouer le rôle de signal qui dans les comportements de production et d’échange ; en déconnectant l’évolution des prix de celle de la production, elle empêcherait les producteurs de bénéficier de « l’assurance naturelle » procurée par la corrélation négative entre prix et niveau des récoltes. La meilleure option consisterait donc à stabiliser les revenus sans « toucher au prix » grâce aux instruments privés de couverture des risques, complété par des filets de sécurité pour les populations vulnérables.
Dans le cadre des accords OMC établis à partir des années 1994, les pays ont ainsi renoncé aux politiques de stabilisation des prix domestiques au profit de la stabilisation des revenus des agriculteurs(20 000 € par producteur en moyenne dans l’OCDE). Conséquence attendue : des prix internes plus instables, mais des prix mondiaux plus assurables : la politique agricole de l’OCDE se présente comme un « paquet » de libéralisation commerciale, de chèques aux producteurs et de revenus aux institutions financières de couverture (marché à terme, options), totalement inaccessible aux PVD : il s’agit d’une politique discriminante à l’égard des ménages et des pays pauvres qui n’ont pas accès aux marchés extérieurs  (Voituriez 2012 :293) .
Le traitement de l’instabilité des prix aurait dû passer par la gestion des risques à l’aide d’instruments privés de couverture, ou d’instruments publics ciblés sur les ménages vulnérables.
Cette stratégie a échoué : le développement attendu des instruments privés ne s’est pas produit pour les biens alimentaires et les instruments publics ne sont pas parvenus à enrayer la dégradation de la situation nutritionnelle des ménages vulnérables.
Ceci devrait conduire à passer à une logique de promotion de la modernisation des structures de production et d’échange des biens alimentaires, afin de stabiliser les récoltes et les prix (Galtier 2009 :22).

Pour résumer, on peut dire que la lutte contre l’instabilité des prix agricoles est confiée au marché, ce qui est parfaitement logique dans l’optique libérale qui prévaut actuellement ; la principale caractéristique du marché est de ne pouvoir s’intéresser qu’à la demande solvable : pauvres s’abstenir. De ce fait, les pays pauvres qui n’ont pas accès au marché de l’assurance sont exposés de plein fouet aux effets pervers de l’instabilité des prix, qui renforcent encore leur pauvreté. Ce n’est que par des moyens « extra marché » qu’ils pourront s’en prémunir.

Mais si les prix agricoles jouent leur rôle, ils ne sont pas la seule cause de l’insécurité alimentaire qui affecte une grande partie de la population du globe. Les écarts de productivité entre agricultures du Nord et du Sud en sont à la racine.

III 3 DES PRODUCTIVITÉS TRÈS DIFFÉRENTES

III 3 1 L’évolution différenciée de la productivité agricole


L'évolution de la productivité agricole-résumé

L’évolution de la productivité agricole-résumé
  • Dans les pays en développement : dans le courant des années 60, les pays en développement ont connu la révolution verte dont l’origine remonte à la fin des années 50, dans un monde découpé en deux blocs antagonistes ; l’inquiétude des décideurs occidentaux liée au risque de révolution sociale du fait des pénuries alimentaires en Asie (Inde notamment) les a poussés à un effort massif et coordonné en faveur d’une politique agricole en faveur des pays sous-développés ; fondé au départ sur l’amélioration génétique de variétés à haut rendement, le dispositif a rapidement évolué vers un véritable plan Marshall agricole que M. Griffon (Griffon 2006 :73) décrit comme suit :
La Révolution verte peut être définie à l’origine comme :
  • Un ensemble de techniques de production pour l’agriculture irriguée par inondation dans le tropique humide avec l’emploi :
    • de variétés de blé et de riz à paille courte et haut rendement,
    • d’engrais et produits de protection phytosanitaire.
  • Un ensemble de mesures de politiques agricoles de soutien :
  • des garanties d’achat de la récolte par le secteur public à prix fixé à l’avance,
  • des subventions aux engrais, aux produits de traitement, aux équipements,
  • l’accès au crédit,
  • la protection tarifaire,
  • la présence d’un système de vulgarisation.

Le concept peut être élargi à :

  • toute forme d’agriculture (pas seulement irriguée, mais aussi pluviale) ou d’élevage,
  • utilisant des variétés améliorées et des races améliorées,
  • utilisant des techniques intensives en intrants chimiques au sens large (régulateurs de croissance par exemple),
  • et bénéficiant de mesures de politique agricole réduisant l’incertitude et améliorant les marges bénéficiaires au moins pendant une période d’apprentissage technologique.

« Durant les 20 premières années de la révolution verte, dans les pays en développement, la production de riz a augmenté de 3,1 % par an et la production de blé de 5,1 %, et les rendements à l’hectare respectivement de 2,1 et 3,6 % par an. Il en a été de même dans l’élevage où des techniques d’amélioration génétique, de santé et d’améliorations de l’alimentation ont permis un accroissement des performances spectaculaire : le rendement de la viande de poulet a été multiplié par 2,7 en 50 ans (de 1940 à 1990), par 2,5 pour le lait de vache ; entre 1960 et 1990, la productivité du porc a été doublée. Des résultats de même ampleur mais plus tardifs sont enregistrés sur les poissons d’élevage » (Griffon 2006 :71).
Du fait de la diminution des prix réels agricoles, et comme la pauvreté limitait les débouchés intérieurs, certains pays sont devenus exportateurs.

Conséquences : à l’instar de ce qui s’est passé dans les pays développés, la révolution verte a bénéficié aux régions [fertiles] les plus aptes à rentabiliser les [coûteux] intrants nécessaires et aux agriculteurs capables de les mettre en œuvre. Les très petites exploitations en cultures manuelles, largement majoritaires, d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine n’ont pas eu les moyens d’accéder à la moto mécanisation (voire même, souvent, à la traction animale).

Marcel Mazoyer et Laurence Roudart décrivent ainsi l’évolution des productivités selon les groupes de pays :

« Après 10 000 ans d’évolution et de différenciation agraires les peuples du monde se sont retrouvés héritiers de formes d’agriculture très différentes (cultures de forêts et savanes intertropicales, cultures irriguées des zones arides ou semi arides riziculture aquatiques les régions tropicales humides, cultures étroitement associées à l’élevage des régions tempérées,…), et aux performances très inégale évaluées au milieu du 19e siècle en équivalents grain dans un rapport de 1 à 5.

A la fin du XIXe siècle, l’industrie en plein essor fournit aux agricultures de nouveaux matériels mécaniques, d’où doublement de la productivité, accompagné de la révolution des transports permettant un approvisionnement en amendements et engrais d’origine lointaine et l’écoulement au loin la production : le rapport de productivité passe de 1 à 10.

XXe siècle : la deuxième révolution agricole (motorisation, sélection, fertilisation minérale, traitements, spécialisation) se répand dans les pays développés, multipliant des dizaines de fois la productivité agricole, alors que la productivité dans les pays en voie de développement reste à l’écart.
Cette évolution entraîne, à la fin du 20e siècle, un rapport de productivité de 1 à 500, et la mise en relation de systèmes de production de 5000 quintaux d’équivalent céréales par travailleur (100 ha /travailleur x 50 quintaux nets / ha) et des cultures manuelles des PVD de 10 quintaux / ha prédominantes dans ces pays » (Mazoyer, Roudart 1997 :445-57).

Marc Dufumier pour sa part évalue ainsi ce rapport de productivité :


Comparaisons chiffrées de deux modes de production agricole : riziculture manuelle et riziculture mécanisée

Comparaisons chiffrées de deux modes de production agricole : riziculture manuelle et riziculture mécanisée

Soit, déduction faite des intrants, un rapport net de 1 à 200.

IV 3 2 Les conséquences

« Faibles coûts du transport et libéralisation du commerce font que les prix des denrées vivrières de base, en particulier céréales, sont dans un même ordre de grandeur dans tous les pays du monde, et gouvernés par les exportations à bas prix des pays excédentaires à haute productivité agricole d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil), d’Europe et d’Australie/Nouvelle-Zélande.
Concurrencées sur les productions vivrières de base, les agricultures des pays en voie de développement s’orientent sur les productions tropicales d’exportation (café, thé, cacao, tabac…) ; phénomène accéléré par le problème de la dette : ces pays sont obligés d’exporter à tout prix pour se procurer des devises et payer les intérêts de la dette ; celle-ci a été un puissant vecteur de transformation des agricultures du Sud. Le recul des productions vivrières a plongé les pays dans la dépendance alimentaire croissante (en Afrique intertropicale, de 1965 à 1985, les importations de céréales ont plus que triplé, avec une chute de la consommation par tête de près de 10 % » (Mazoyer, Roudart 1997 :458).
(…) Puis les cultures tropicales d’exportation sont elles aussi touchées par la concurrence des produits identiques ou substituables (hévéas/caoutchouc, canne à sucre/betterave, arachide/soja) d’où baisse des prix de beaucoup de denrées tropicales d’exportation.
(…) Comme la main-d’œuvre est surabondante, il se trouve toujours des producteurs déshérités pour accepter les conditions les plus misérables, ainsi à long terme se forme un système de prix de productions agricoles, vivrières et d’exportation, qui tendent à s’égaliser et s’aligner pour procurer les revenus les plus bas (Mazoyer, Roudart 1997 :460).
Les paysans en cultures manuelles ne peuvent investir en mécanisation, semences améliorées, intrants,… La baisse des prix se poursuivant, l’exploitation passe en dessous du seuil de renouvellement : pour subvenir à leurs besoins, les paysans sont obligés de faire des sacrifices de toutes sortes se traduisant à la fois par la décapitalisation (vente de matériel…), la sous-consommation, la sous-alimentation (Mazoyer, Roudart 1997 :460).
(…) Conséquences : crise écologique, endettement et exode rural, cultures illégales, famines… »

Les productivités des uns et des autres sont très différentes : jusque là rien de particulier, chacun pourrait vivre sa vie dans son pré carré ; le problème vient de ce que ces productivités inégales sont, suite à une série de circonstances que nous allons décrire ci-après, en quelque sorte obligées de se confronter. Et, bien sûr, le plus fort est gagnant.

III 4 LE CONTEXTE MACRO-ÉCONOMIQUE : LE PIÈGE DE LA DETTE

III 4 1 Chronologie

Dans tout ce paragraphe on suit de très près (Conte 2003).

De la fin de la deuxième guerre mondiale au milieu des années 60, le financement des investissements internationaux, concentrés dans des projets miniers et manufacturiers, et dans les infrastructures, est assuré pour l’essentiel sans interférence des marchés ; les banques sont régies par les dispositions du Glass Steagal Act de 1933 ; du fait de la faiblesse de leur épargne intérieure, les pays du Sud sont importateurs nets de capitaux, et les prêts sont essentiellement publics.
-Du milieu des années 60 au milieu des années 70, le développement du marché des eurodollars via des prêts aux états et aux grandes entreprises (marché situé à la City) constitue la première décision étatique majeure en faveur de la finance, prise en faveur d’un marché alimenté d’abord pour faciliter les règlements des échanges commerciaux de l’URSS, puis par les profits non réinvestis des grandes firmes multinationales.

Le début des années 70 voit la fin du Gold et change standard, la baisse du dollar et le début du régime des changes flottants ; s’ensuit une diminution des revenus d’exportation des pays du Sud, notamment du pétrole ; le nouveau régime de change engendre des déséquilibres de paiement pour de nombreux pays en développement en raison de la grande vulnérabilité de leurs économies aux fluctuations des prix mondiaux. La disparition du système international de régulation qui était en place depuis la guerre, s’accompagne d’une période d’inflation croissante, caractérisée notamment par l’augmentation du prix du pétrole en 1973-1974.

novembre 1973 : la guerre du Kippour entraîne une multiplication par quatre des prix du pétrole, les recettes pétrolières passant de 33 à 108 milliards de dollars par an.

1973-1980 connaît une envolée des cours internationaux des matières premières, de 180 % pour l’ensemble des matières premières hors pétrole (182 % pour les produits d’origine agricole, 184 % pour les produits alimentaires tropicaux, 155% pour les matières premières agricoles non alimentaires, 136% pour les métaux et minerais). Outre le pétrole, dont les prix sont passés de 1,9 à 34 dollars le baril entre 1972 et 1981, l’envolée des cours sur cette période aura été particulièrement fulgurante pour le cacao, le café, le coton, le caoutchouc et la bauxite.

S’en est suivi un accroissement considérable des liquidités, donc des prêts au Sud, sans trop s’encombrer de garanties puisque les banques prêtaient à des États, réduisant pour ceux-ci l’intérêt du recours aux prêts publics soumis eux à conditions ; les pays du Sud ont largement profité de la situation, le volume de leur dette passant de 59,2 milliards de dollars en 1970 à 452,3 en 1980, et ont pu de la sorte maintenir (artificiellement en stimulant la consommation, en finançant les importations de pétrole qui étaient souvent subventionnées) la croissance économique et financer d’importants programmes d’investissements publics notamment dans le secteur de l’énergie et de la substitution des importations.

Or, en Afrique Subsaharienne notamment,

« l’économie publique de services à l’agriculture mise en place par la Révolution verte n’était économiquement pas viable : cette dernière a été lancée sur la base de projets « autosuffisants », mais dont la multiplication et la coordination a rapidement exigé la mise en place de sociétés nationales devenant réceptacles de projets spécifiques financés par des bailleurs de fonds concurrents entre eux ; ce mouvement a progressivement entraîné la création de tout un système d’économie publique : sociétés de développement, offices d’approvisionnement, de commercialisation, caisses de stabilisation, services de crédit, vétérinaires, etc., le tout accompagné d’aménagements d’infrastructures (hydrographiques, routiers,…) ; cette économie publique a rapidement représenté des coûts trop importants pour les économies nationales, d’autant que les systèmes locaux de relations sociales conduisaient à des effectifs pléthoriques. Il eût fallu des gains de productivité considérables pour amortir le tout (Griffon 2006 :115-16). »

1979 : c’est le deuxième choc pétrolier : hausse des taux d’intérêt, ralentissement de la croissance économique et du commerce international, d’où chute des prix des produits de base donc endettement, notamment à court terme, des pays du Sud titulaires de prêts à taux d’intérêt variables indexés sur le dollar.
1979-1981 : mise en place de la politique anti-inflationniste « Volcker » de hausse des taux d’intérêt (multipliés par trois ou quatre) et du taux de change du dollar.
Les crédits qui avaient été accordés étaient à taux variables, fixés par référence au taux interbancaire de la place de Londres (Libor). Quand celui-ci augmenta fortement, au début des années 1980, les charges d’intérêt au regard du principal de la dette doublèrent, passant de 6,5 % en 1970 à 13 % en 1982. Ainsi les pays du Tiers Monde subirent-ils des charges financières sans rapport avec l’évolution de leur richesse interne. .

1982/92 :retournement de la conjoncture : chute des cours de – 50 % pour le pétrole,- 32 % pour les produits alimentaires tropicaux,- 23 % pour les matières premières agricole, – 6 % pour les métaux et minerais. Cette chute, quasi-générale, a été particulièrement marquée pour le pétrole, le cacao, le café, l’huile de palme, le caoutchouc et le coton-fibre.
1982 : c’est l’éclatement de la crise de la dette : le Mexique décrète un moratoire sur le remboursement de sa dette extérieure, d’où perte de confiance des banques, qui refusent de renouveler leurs crédits à court terme, intervention du FMI et mise en place des programmes d’ajustement structurel.

L’endettement extérieur vient perturber les équilibres internes entre revenus et dépenses : l’entrée de devises par la dette peut être source d’inflation qui va altérer la valeur de la monnaie nationale (taux de change) et rendre, de ce fait, plus difficile le remboursement au moyen des exportations (et risquant de conduire à la surproduction des produits de base) ; la dette est créatrice d’une nouvelle dépendance. Elle soumet la politique économique des pays emprunteurs à l’évolution de la conjoncture, de la politique commerciale et de la demande des pays prêteurs.

III 4 2 Le consensus de Washington

Afin de minimiser les risques d’effondrement du système bancaire international, et d’éviter les comportements de cavalier libre, les créanciers ont décidé de coopérer pour soutenir leurs débiteurs. Les scénarios retenus ont consisté essentiellement en des différés de remboursement par rééchelonnement ou consolidation, contre de nombreuses conditionnalités contenues dans des programmes d’ajustement structurel auxquels les pays débiteurs devaient impérativement se soumettre.

L’ajustement structurel est conçu comme un processus visant à instaurer une relation plus étroite et stable entre l’économie domestique des pays et l’économie internationale. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) peuvent être définis comme un processus de réorganisation des structures productives pour assurer, dans le cadre d’un marché mondial organisé selon les principes du libre-échange, l’équilibre de la balance des paiements (Azoulay 2002 :259).

Les 10 commandements
Dans un ouvrage de 1990, John Williamson a donné une interprétation du « consensus de Washington » à travers « dix commandements » qui sont un mix de mesures de stabilisation et de mesures structurelles ; cette interprétation est devenue « canonique » :

  1. Discipline budgétaire : les déficits publics n’engendrent qu’inflation et fuite des capitaux.
  2. Réforme fiscale : l’assiette des impôts et taxes doit être élargie et les taux marginaux
    modérés.
  3. Politique monétaires conduisant à des taux d’intérêts à court terme rémunérateurs en termes
    réels.
  4. Taux de change : ils doivent êtres compétitifs et favoriser l’accumulation d’excédents
    commerciaux.
  5. Libéralisation des échanges : baisse des tarifs douaniers et des protections non tarifaires.
  6. Améliorer l’attractivité du territoire pour les investissements directs étrangers.
  7. Privatiser : il est affirmé que seules les entreprises privées sont efficaces.
  8. Supprimer les subventions publiques aux activités productives au profit d’un redéploiement
    de l’Etat sur ses seules missions éducatives et sociales.
  9. Déréglementation : supprimer toutes les sources institutionnelles de monopoles et de rentes
    et laisser les meilleurs bénéficier des profits qu’ils obtiennent.
  10. Promouvoir et défendre les droits de propriété : importance de la propriété privée et de sa
    défense , nécessité d’un droit des affaires et d’une justice économique indépendante.

 

Ces dix préceptes constituent le fonds intellectuel de la « première génération » des PAS (Programmes d’Ajustement Structurel) menés sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale (des années 1980 au début des années 1990) (Giraud 2002 :4-5).

La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International constituent les lieux principaux où ce « consensus » se construit. Ces deux institutions ont acquis, à partir de 1979-1980, un rôle central dans la gestion quasi-directe des politiques économiques des pays, par l’application généralisée des programmes d’ajustement structurel sur tous les continents.

III 4 3 Le constat d’échec

« Nombreuses ont été les voix qui, dès le début des années 1980, ont mis en évidence les conséquences sociales des programmes mais l’impact le plus important sur la réflexion et pratique de la banque mondiale a sans doute été le rapport de l’Unicef de 1987. Ce rapport venait de la constatation faite par l’institution de la dégradation des conditions d’existence, en particulier des enfants et des femmes, notamment dans le domaine de la nutrition, au début des années 1980 dans un certain nombre de pays. (…) La dégradation de la situation nutritionnelle est constatée en zone rurale et en zone urbaine avec la réduction des subventions aux produits alimentaires de base, l’absence de croissance de la production domestique de biens vivriers, l’absence voire la destruction des systèmes existants d’infrastructures de commercialisation et surtout par la dégradation des revenus et du pouvoir d’achat des populations précarisées notamment par la hausse des prix et la dévaluation. La réduction du taux de scolarisation et due, à la fois, à la baisse des dépenses publiques de fonctionnement du système scolaire (…) à la dégradation des revenus des populations pour lesquelles l’envoi de la ou plusieurs des enfants de l’école représente un coût croissant difficilement supportable(…). La dégradation des conditions sanitaires (préventives et curatives) est due, là aussi, à la réduction des dépenses publiques de santé » (Azoulay 2002 :287-8).

A partir de 1981, les programmes d’ajustement structurel ont eu pour objectif non le développement, mais le paiement de leurs dettes par les débiteurs : il en est résulté des politiques orientées non vers la sécurité alimentaire, mais sur des productions plus ou moins spéculatives dont la vente étaient supposée apporter les devises nécessaires au remboursement ; alors qu’en Asie, (Chine, Inde), l’agriculture a pu être la base du développement, l’Afrique est restée centrée sur la spéculation rentière autour de quelques filières. En vendant pour payer des dettes, les États n’ont pu réaliser les accumulations nécessaires pour faire de l’agriculture la base du développement et de la sécurité alimentaire (Igué 2006 :117-21).

Ainsi, alors que l’Inde a eu une politique agricole très élaborée reposant sur la souveraineté alimentaire : révolution verte, puis insertion graduelle dans le marché mondial faisant d’elle un pays exportateur de produits agricoles (tout en gardant une population sous-alimentée nombreuse), à l’inverse, l’Afrique subsaharienne a été le théâtre d’une stabilisation inopérante des cours de quelques produits exportés, de la péréquation souvent détournée de son objet entre le riz importé bon marché et riz national hors de prix, de sociétés régionales de développement coûteuses, de grands projets hydro-rizicoles ou de société de développement à bout de souffle et de myriades de petits projets contradictoires, d’une vulgarisation agricole à l’impact discutable, d’une recherche agricole insuffisante et tournée vers les cultures d’exportation, etc. (Courade 2006 :93-110).

De sorte que les excédents au nord, écoulés par les politiques agressives sur le marché mondial font que les cours mondiaux n’offrent pas un signal efficient dans le processus d’allocation des ressources, alors que les pays en développement sont invités à fonder leurs choix productifs sur les signaux du marché mondial. Les subventions aux exportations du Nord ont des effets déstabilisants : elles correspondent à une perte annuelle de 24 milliards de dollars pour les exportations des pays du sud (25 000 producteurs de coton des États-Unis ont perçu 3,9 milliards de dollars de subventions en 2001-2002, soit trois fois le budget de l’USAID destiné à 500 millions d’Africains) (Azoulay 2006 :133-45).
Il fallut pourtant constater l’échec de cette stratégie. Les plans d’ajustement pesaient sur l’investissement des pays du Tiers Monde et conduisaient à une réduction des dépenses sociales sans diminuer substantiellement la charge de la dette. Peu à peu, face à l’absence d’amélioration de la situation macroéconomique et sociale, un mouvement de rénovation du consensus de Washington s’est fait jour, la critique s’élargissant par la suite à l’ensemble des institutions en charge de la politique de développement, particulièrement la Banque mondiale qui aurait négligé l’importance de l’infrastructure institutionnelle dans la régulation et la coordination des agents (Abbas, Sindico, others 2012 :6).

« Leçons d’Asie
Nous considérons ici surtout les pays d’Asie du sud est qui ont connu une croissance très rapide depuis les années 60 pour les premiers, les années 70 pour les autres. Mais ce qui en est dit vaut aussi largement pour la Chine et l’Inde.
Ces pays d’Asie ont plutôt satisfait aux trois premiers commandements concernant les « grands équilibres » macro économiques. En particulier la discipline budgétaire : pas de déficits cumulatifs et d’endettement excessif de l’Etat, et monétaire : épargne rémunérée à des taux positifs, ce qui fut une des causes d’un fort taux d’épargne intérieures (autour de 30% du PIB dans certains pays).
Écartons le quatrième commandement, car il est absurde . Contrairement à ce qu’il affirme, les pays en développement doivent avoir une balance commerciale déficitaire, compensée par des flux réguliers de capitaux extérieurs, de préférence des investissements directs. C’est aux pays riches, dotés d’une épargne abondante et de populations vieillissantes de financer le développement des pays pauvres et non l’inverse. Non pour des raisons politiques ou éthiques, mais simplement parce que la croissance rapide dans les pays pauvres offre des perspectives de rendements supérieurs à l’épargne des riches (…).
En ce qui concerne les trois commandements suivants, les pays d’Asie furent de mauvais élèves. Ils ont certes choisi des stratégies de croissance tirées par les exportations, mais en prenant bien soin de protéger leurs marchés intérieurs là où ils avaient des industries naissantes. Ils ont accepté des investissements directs étrangers, mais dans des secteurs choisis et avec l’intention de copier le plus vite possible les techniques et savoir faire étrangers au mépris, le plus souvent, des règles de protection de la propriété industrielle. Notons, ce qui anticipe sur le point suivant concernant le rôle des États, qu’ils ont également pris soin, par des politiques internes appropriées, de faire progresser les revenus de tous dans une relative égalité (ils présentent des coefficients de Gini, qui décrivent les inégalités internes de revenus, parmi les plus bas des pays pauvres). Ainsi, la croissance du marché intérieur a secondé puis relayé la croissance tirée par les exportations.
En ce qui concerne les quatre derniers commandements, ils furent d’exécrables élèves. Certes, le développement y fut essentiellement fondé sur des entreprises privées. Mais l’État fut aussi omniprésent et très actif, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce ne fut pas dans la transparence la plus totale. S’est constituée, dans des modalités diverses, une élite économicopolitique prenant en main le développement industriel. Pas question, là-bas, de détourner massivement vers des comptes en Suisse les profits réalisés, voire les emprunts extérieurs de l’Etat (ceux-ci d’ailleurs très limités) comme cela semble être malheureusement le cas en Amérique Latine et en Afrique. (…)Leçons d’Afrique
La première leçon d’Afrique (je parle ici pour l’essentiel de l’Afrique subsaharienne) est qu’une cohésion nationale minimale est bien évidemment indispensable au développement. (…)
Quant aux dix commandements, les pays africains les appliquent depuis les années 1980.

Certes, les institutions de Washington ne les imposent pas tous en même temps de manière dogmatique. Certes, les gouvernements s’y conforment le plus souvent à reculons, en usant de
ruses infinies. Reste que, un ajustement structurel succédant au précédent, ils y sont contraints.
Or, sur le plan économique, les pays Africains sont pour la plupart pris dans une série de cercles vicieux. Ils étaient spécialisés dans les exportations primaires (pétrole, minerais, cultures de rentes). La rente, accaparée pour l’essentiel par l’État, ne s’est pas transformée en investissements productifs, mais d’une part en comptes en Suisse, d’autre part en dépense publique (ce qui explique en partie, avec une aide publique au développement qui l’a complétée, que `les performances selon certains indicateurs de développement « humain » soient moins mauvaises que les performances économiques), et le reste a été redistribué à la population, de manière le plus souvent clientéliste et inégalitaire. Mais la concurrence entre les pays exportateurs de matières premières a fait baisser les prix mondiaux. Les gouvernements se sont endettés pour maintenir leurs dépenses et leur rôle de redistribution. Ils ont poussé à la production et aux exportations pour rembourser leur dette, ce qui a fait encore plus chuter les prix mondiaux.
Autre cercle vicieux : une des formes de redistribution de la rente fut de subventionner les denrées alimentaires de base pour une population urbaine croissante survivant dans le secteur informel. Mais cela (combiné aux subventions dont bénéficient les exportations agricoles des pays riches) a fermé le marché des villes à la production vivrière des campagnes, les poussant encore plus aux cultures de rente, donc à la surproduction et à la baisse des prix, et a accéléré l’exode rural.
L’augmentation des taux d’intérêts au début des années 1980 a alourdi le coût d’une dette croissante. Il a fallu la refinancer : les ajustements structurels conformes aux dix commandements ont commencé. (…)
Il est clair que dans la situation où se trouvent la plupart des pays africains, l’application brutale des dix commandements ne résout rien ou pas grand-chose, et que même elle aggrave les cercles vicieux.
Le quatrième commandement les pousse à dévaluer pour exporter encore plus, mais puisqu’il ne savent jusqu’ici exporter que des matières premières, cela en déprime les cours.
La réduction des déficits budgétaires donne lieu à de sauvages luttes internes où ce sont les dépenses essentielles pour l’avenir qui sont sacrifiées. Les privatisations des services publics de réseaux (électricité, eau, télécommunications) n’améliorent ces services que pour les riches qui peuvent les payer au prix que demandent, compte tenu des technologies « modernes » qu’elles importent, les firmes globales qui ont racheté, en général pour rien, des entreprises publiques inefficaces et faillies, etc… (…) » (Giraud 2002 :6-9).

En 1989, le « plan Brady » a mis en place une vaste opération d’apurement des comptes : rachat de dettes existantes à 50 % de leur valeur, rééchelonnement de la dette restante, conversion en obligations à long terme (avec des taux d’intérêt bien inférieurs à ceux du marché) et octroi de nouveaux crédits par les banques en proportion des crédits accordés antérieurement.

Dans la recherche d’une plus grande efficacité de ses interventions, la Banque Mondiale s’est tournée vers l’extension de son champ d’intervention dans le domaine institutionnel.
Les réformes structurelles impliquant des modifications institutionnelles notables nécessitaient des compétences administratives importantes afin d’assurer la planification des mesures ainsi que la coordination des administrations impliquées. Or, notamment en raison de la compression des dépenses publiques, les administrations nationales n’étaient pas, le plus souvent, en mesure de conduire lesdites réformes. C’est ainsi qu’a émergé dans les institutions internationales le concept de développement (ou renforcement) des capacités, puis celui d’appropriation des réformes (ownership), selon lequel les pays doivent fixer eux-mêmes leurs priorités et définir leurs programmes par le biais de processus participatifs, avec la pleine participation de la communauté internationale.
Le Post-consensus de Washington reconnaît qu’un bon fonctionnement des marchés nécessite plus qu’une maîtrise de l’inflation. Il est conditionné par une régulation financière saine, par une politique et législation de la concurrence, par une politique de transparence. A cela il convient d’ajouter l’introduction du concept de gouvernance et des débats sur la « bonne gouvernance » qui traduisent la prise en compte des aspects institutionnels du développement et l’intégration de l’État.

« La « bonne gouvernance » permet d’élargir le fondement de l’ajustement aux systèmes politiques et institutionnels nationaux dont les blocages auraient fortement contribué aux mauvais résultats de l’ajustement. La réforme de ces structures politiques et institutionnelles passe par un rôle croissant de la société civile et les O.N.G. trouvent dans cette analyse des facteurs évidents d’extension de leur rôle économique et social au détriment des États. (…)[Mais] Il ne s’agit nullement, avec le concept de gouvernance, d’une remise en cause des fondements théoriques du consensus de Washington, mais d’un élargissement, par intégration du politique et du social, de son approche initiale au-delà de ses caractéristiques premières marquées par un économisme étroit (Azoulay 2002 :304).

Au fond, la crise de la dette a suscité la création d’une forme de tutelle du Nord sur le Sud à travers le F.M.I. et la Banque mondiale, tutelle de moins en moins supportée.

IV SYNTHESE ET CONCLUSIONS

 IV 1 UN BILAN DU SYSTÈME ALIMENTAIRE MONDIAL

Une Évaluation Internationale des Connaissances, des Sciences et des Technologies Agricoles pour le Développement (EICSTAD) a été lancée en 2002 par la Banque Mondiale et l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Cette évaluation à donné lieu en 2007-2008 à un rapport global et cinq rapports régionaux. Les rapports se fondent sur le travail abattu par les centaines d’experts de toutes les régions du monde qui ont pris part aux processus de préparation et de revue par les pairs. Ci-après un résumé succinct du bilan du système alimentaire mondial :

Les gains substantiels obtenus en termes de productivité agricole au cours des 50 dernières années ont réduit les taux de faim et malnutrition, amélioré la santé et les moyens de subsistance de millions de personnes et stimulé la croissance économique dans de nombreux pays. La production céréalière mondiale a plus que doublé depuis 1961, avec une augmentation d’environ 150% des rendements moyens par hectare dans plusieurs pays riches et à faible revenu, à l’exception de la plupart des nations d’Afrique Subsaharienne. L’accroissement de la production est attribuable à l’amélioration des variétés de plantes et des animaux, de la gestion des sols, un meilleur accès aux ressources (nutriments et eau), au développement des infrastructures, aux initiatives politiques, à la microfinance, à l’éducation, à une communication améliorée et aux avancées réalisées dans les marchés et les systèmes commerciaux. Dans l’ensemble, la nourriture est devenue moins chère et la disponibilité calorique moyenne a augmenté. Au milieu des années 60, 57% de la population mondiale vivait dans des pays où la disponibilité calorique moyenne était inférieure à 2200 kcal; aujourd’hui, la proportion est de 10%. (…)

Toutefois,

Malgré des progrès significatifs réalisés dans les techniques agricoles, des défis perdurent qui requièrent une action dans d’autres domaines tels que la gouvernance. Une augmentation substantielle de la production agricole au fil du temps a eu un effet irrégulier sur la sécurité alimentaire. La faim, la malnutrition et l’insécurité alimentaire restent élevés, touchant des millions de personnes, particulièrement en Asie du Sud et en Afrique Subsaharienne.  (…)

Les prévisions de maintien du statu quo (autrement dit le maintien des politiques et pratiques actuelles dans l’ensemble) font état d’un resserrement probable des marchés internationaux de produits agroalimentaires du fait de la raréfaction des ressources, avec un impact néfaste sur les consommateurs et les producteurs pauvres. (…)

La mondialisation du système alimentaire affecte les chaînes alimentaires locales qui fournissent des moyens de subsistance aux pauvres. Des prix bas pour les importations de produits de base – comparativement aux prix des aliments transformés – peuvent favoriser les consommateurs pauvres de pays en développement importateurs net d’aliments (à condition qu’ils disposent de mécanismes institutionnels appropriés), mais des importations à des prix inférieurs aux coûts de production locaux constituent une entrave à l’épanouissement des producteurs nationaux et au développement des zones rurales. (…)

Des problèmes alimentaires causés par des contaminants ou des agents biologiques, chimiques ou physiques qui affectent la santé humaine ou la biodisponibilité des nutriments, peuvent se produire à n’importe quel niveau de la chaîne alimentaire. Lorsqu’elles sont présentes dans les systèmes alimentaires, les toxines produites par des agents pathogènes, notamment les mycotoxines, les métaux lourds et d’autres contaminants, les résidus de médicaments à usage vétérinaire et de pesticides, peuvent avoir des effets néfastes sur la santé humaine à court et à long terme, voire causer la mort. (…)

Les risques sanitaires et environnementaux, de même que les effets des substances agrochimiques, ont été largement documentés dans la littérature médicale et scientifique. En outre, les effets des plantes, des animaux et des microorganismes transgéniques ne sont pas aussi bien appréhendés aujourd’hui, une situation qui appelle à la participation du plus grand nombre d’acteurs à la prise de décisions et à l’intensification de la recherche publique sur les risques potentiels (IAASTD 2009 :15-18).

IV 2 UN RAPPEL DE LA LOGIQUE MARCHANDE DU SYSTÈME ALIMENTAIRE

On rappelle succinctement la dynamique de la situation à partir d’un texte de M. Mazoyer destiné à la FAO (Mazoyer 2001).
La majorité des personnes sous-alimentées appartiennent à la paysannerie pauvre, c’est-à-dire en principe à une population chargée justement de produire la nourriture. Comment expliquer ceci ?

La situation de l’agriculture mondiale est (…) violemment contrastée : quelques millions d’agriculteurs touchés par la révolution agricole, dans les pays développés et dans quelques secteurs limités des pays en développement […] ; quelques centaines de millions de producteurs touchés par la révolution verte, dans les régions favorables des pays en développement […] ; quelques centaines de millions de paysans pauvres disposant seulement d’un outillage manuel sommaire, privés de semences sélectionnées, d’engrais et plus ou moins privés de terre […].

Ces agricultures se rencontrent sur les marchés internationaux, qui sont en fait

(…) des marchés résiduels qui regorgent souvent d’excédents difficilement vendables; des marchés sur lesquels même les producteurs-exportateurs bénéficiaires de la révolution agricole ou de la révolution verte ne peuvent gagner des parts, ou seulement se maintenir, que s’ils disposent de quelques avantages compétitifs supplémentaires. Tel est précisément le cas des latifundistes agro-exportateurs bien équipés, sud-américains, sud-africains, zimbabwéens, etc., et demain peut-être russes, etc., qui disposent tout à la fois de très vastes espaces peu coûteux et d’une main d’œuvre parmi les moins chères du monde. Tel est le cas aussi des producteurs de certains pays développés à très haut revenu, comme les États-Unis ou les pays de l’Union européenne, qui ont les moyens budgétaires de subventionner largement leurs agriculteurs. Or, dans un cas comme dans l’autre, ces producteurs qui bénéficient déjà d’avantages naturels et techniques certains, bénéficient en plus d’un transfert de richesse important (terres et bas salaires, ou subventions) qui réduit de fait leurs coûts de production, et qui accroît leur compétitivité internationale bien au-delà de ce qu’autorise leur productivité intrinsèque.

On a vu précédemment que l’étroitesse et les caractéristiques de ces marchés favorisaient une instabilité chronique des prix :

Dans ces conditions, les prix internationaux des produits agricoles ne sont avantageux que pour une minorité d’agriculteurs qui peuvent ainsi continuer d’investir, de progresser et de gagner des parts de marché; ils sont insuffisants et désavantageux pour la majorité des agriculteurs du monde: insuffisants en général pour leur permettre d’investir et de progresser; insuffisants souvent pour leur permettre de vivre dignement de leur travail, de renouveler leurs moyens de production et de conserver leurs parts de marché; et même, insuffisants pour permettre à la moitié la moins bien équipée, la moins bien dimensionnée et la moins bien située de la paysannerie du monde de se nourrir convenablement.

Le résultat final est que

La régulation de la production agricole et alimentaire par le libre-échange international, qui tend à aligner partout les prix agricoles sur ceux du moins-disant mondial, est donc un mode de régulation doublement réducteur: d’un côté, il réduit la production en éliminant des couches toujours renouvelées de paysans souséquipés et en décourageant la production de ceux qui restent et, d’un autre côté, il réduit la demande solvable en abaissant le revenu des paysans, des autres ruraux et des personnes condamnées à l’exode. Au total, ce mode de régulation réduit la production et la consommation, et il ne permettra ni de doubler la production en 50 ans, ni de supprimer la pauvreté et la sous-alimentation.

et l’on comprend ainsi pourquoi

la population pauvre et sous-alimentée de la planète n’est pas un simple stock hérité du passé diminuant trop lentement, mais le résultat d’un processus permanent d’appauvrissement extrême, allant jusqu’à la sous-alimentation, de couches toujours renouvelées de la paysannerie sous-équipée, mal située, mal dotée en terre et peu productive.

 

Mais au fait, si le libre-échange ne permet pas à l’agriculture de pays pauvres de se développer, nous, pays développés, comment avons-nous fait ? Avons-nous commencé par un marché agricole mondial, sans protections ni aides de la collectivité ?
Examinons brièvement le cas de la France.

(…)« Après la seconde guerre mondiale, la nécessité de conquérir rapidement un niveau de production apte à assurer la sécurité et l’indépendance alimentaires du pays incite les pouvoirs publics à mettre en œuvre une série de mesures volontaristes (c’est nous qui soulignons -NDLR) en faveur du développement de l’agriculture. Bénéficiant de l’aide économique du plan Marshall, l’agriculture française est alors engagée dans un processus de modernisation sans précédent.
Les transformations portent dans un premier temps sur la structuration du monde agricole et sur le progrès technique.(…)

Dès les années 50 s’impose l’idée qu’une transformation des structures agricoles de grande ampleur est nécessaire pour pouvoir moderniser l’agriculture. Les lois d’orientation agricole de 1960 et 62 introduisent une politique d’accompagnement (aides au départ des exploitants les plus âgés, à la reconversion professionnelle, à l’installation des jeunes etc.) visant à instituer comme modèle de développement l’exploitation familiale de taille moyenne à deux actifs.
(…) Il traduit une conception entrepreneuriale de l’activité agricole, s’inspirant du « farmer » Nord-américain tout en conservant une dimension familiale absolument centrale.
Nettement favorisée par un contexte économique florissant, porteur d’opportunités d’emploi dans les autres secteurs d’activité, cette politique est efficace rapidement. Ainsi, entre 1954 et 1976 seulement, le nombre des actifs agricoles est divisé par deux et cette tendance se prolongera encore jusqu’à la fin du siècle. La réussite de cette politique, qui suppose un transfert de foncier considérable, repose également sur des mesures facilitant l’accès à la terre (…) avec la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) en 1962.

La Politique Agricole Commune (PAC) européenne, créée en 1962, reprend à son compte certaines de ces mesures structurelles et instaure également un système de garantie des prix pour les produits stratégiques, d’organisation commune des marchés et de soutien à l’exportation pour gérer les excédents. Elle constitue un facteur décisif d’évolution en offrant des débouchés, une protection extérieure et des moyens de financement.
C’est ainsi une agriculture hautement productive qui se développe et génère une augmentation rapide de la production nationale, aussi bien animale que végétale. Elle est de plus en plus insérée dans les échanges marchands régionaux, nationaux et internationaux et s’appuie sur des investissements croissants au sein des fermes, pour lesquels le recours au crédit est indispensable. La progression rapide de la productivité repose en effet sur un équipement de plus en plus élaboré et coûteux (moto-mécanisation, rationalisation des bâtiments d’élevage, automatisation des méthodes de traite etc.), sur l’amélioration génétique et la généralisation de l’usage d’intrants chimiques.

(…) L’autosuffisance alimentaire est atteinte dès le milieu des années 70 (dès les années 50 même pour les céréales). Mais lorsque cet objectif est atteint, l’agriculture française (et européenne) choisit de maintenir la même politique agricole, de continuer d’augmenter ses capacités de production à des fins d’exportation et de poursuivre son mode de développement de type productiviste. Le secteur agroalimentaire occupe une place stratégique dans la balance commerciale du pays (structurellement excédentaire pour l’agroalimentaire depuis 1974). Un nouvel enjeu s’impose alors : assurer le revenu des exploitants et la viabilité économique des fermes.
En effet, la productivité agricole s’est accrue plus vite que dans les autres secteurs ; l’industrie agroalimentaire, dont la demande se standardise de plus en plus, prend un poids grandissant et capte une part croissante de la valeur ajoutée. Les prix agricoles ne cessent de baisser, et pour maintenir leur revenu tout en effectuant des investissements de plus en plus lourds à amortir, les exploitations sont lancées dans une course à la productivité et à l’agrandissement, qui aujourd’hui encore n’est pas révolue(…).

En ce début de 21ème siècle, l’agriculture est confrontée à une nouvelle donne. Elle s’insère dans un contexte rural nouveau, où les agriculteurs n’ont plus la place prédominante qu’ils occupaient autrefois (…). Les acteurs ruraux sont à présent multiples, de même que les usages de l’espace (productifs, résidentiels, récréatifs, écologiques etc.) et les attentes de la société vis-à-vis de l’agriculture (environnementales, alimentaires, économiques, territoriales…) (Gauvrit, Association pour contribuer à l’amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources naturelles (AGTER) 2012). »

C’est peu dire que les pays riches n’ont pas fait pour eux ce qu’ils préconisent pour les autres !

D’où l’idée de marchés régionaux protégés par des tarifs douaniers (idée soutenue notamment par Michel Griffon et Marcel Mazoyer).

L’hypothèse de base est que, du fait de la hausse des coûts de transport et pour des raisons géostratégiques, les pays importateurs vont de plus en plus chercher à assurer des importations de « proximité ». Ainsi, la Chine et l’Inde vont préférer leurs voisins asiatiques pour leur approvisionnement en grains et huiles par rapport au Brésil ou bien aux Etats-Unis. D’autres initiatives régionales émergent afin de constituer des marchés régionaux notamment en Amérique latine au travers le Mercosur.

Une dizaine de zones sont envisageables :

  • l’Amérique du Nord et le Mexique
  • l’Amérique du Sud
  • UE-27
  • la Chine
  • l’Inde
  • l’Afrique
  • La Russie-Ukraine-Kazakhstan
  • l’Afrique du Nord et Moyen orient
  • le reste de l’Asie
  • le reste du monde

 

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